Dominic ne répondit rien. Il serrait sa femme contre lui, absorbant ses larmes, ses cris, sa douleur insupportable. Mais dans son regard noir, fixé sur le mur d’en face, toute trace de doute venait de s’évanouir. La justice des hommes était une mascarade trop polie pour un tel péché.

Au bout d’une heure de larmes ininterrompues, épuisée par la douleur et les sédatifs que l’infirmière avait discrètement injectés dans sa perfusion, Clara sombra à nouveau dans un sommeil sans rêves.

Dominic la recoucha avec soin, remonta le drap blanc jusqu’à son menton et embrassa son front brûlant.

Puis il quitta la chambre.

Dans le couloir, Salvatore Greco l’attendait, un manteau de laine noire posé sur le bras.

« Ils sont toujours au hangar 14, patron, » dit simplement le vieil homme. « Ils n’ont ni mangé ni dormi depuis trois jours. La température là-dedans est descendue sous zéro cette nuit. »

« Prépare la voiture, » répondit Dominic en enfilant sa veste. « L’heure est venue de régler la succession des Romano. »

Chapitre 4 : La sentence de glace
Le hangar 14 se dressait à l’extrémité la plus isolée de la zone portuaire, un mastodonte de tôle rouillée battu par les embruns glacés de l’océan. Jadis utilisé pour stocker des carcasses de viande importées, l’endroit n’avait qu’une seule fonction : faire comprendre aux hommes qu’ils ne sont que de la chair périssable.

Lorsque les lourdes portes d’acier coulissèrent dans un grincement sinistre, la lumière crue des projecteurs halogènes inonda l’immense espace vide.

Au centre de la pièce, attachés à des chaises en fer boulonnées au sol en béton, les neuf hommes grelottaient. Leurs visages étaient émaciés, leurs lèvres bleuies par le froid mordant. Anthony, dont le nez n’avait pas été soigné, arborait un masque de sang séché et d’œdèmes hideux. Victor Romano avait perdu sa superbe ; son costume sur mesure était souillé d’urine et de sueur froide, ses cheveux en bataille retombaient sur ses yeux hagards.

Le bruit sec des chaussures de cuir de Dominic résonna sur le béton avec la régularité d’un métronome funèbre.

Derrière lui marchaient Marco, Salvatore et une douzaine d’hommes armés qui prirent position le long des murs, silencieux comme des statues d’ombre.

Dominic s’arrêta à trois mètres de Victor. Il garda les mains dans les poches de son manteau.

« Clara est réveillée, » annonça Dominic d’une voix neutre.

Un frisson parcourut la rangée des frères. Victor leva péniblement la tête.

« Dominic… » murmura le vieillard d’une voix éraillée par la soif. « C’est un cauchemar… Tu ne peux pas nous garder ici éternellement. La police finira par chercher… »

« La police ? » Dominic eut un sourire sans joie qui glaça davantage les prisonniers que la température ambiante. « Le commissaire divisionnaire vient de valider les conclusions de l’enquête préliminaire. Vous avez tous fui le pays hier soir à bord d’un cargo non immatriculé pour échapper au mandat d’arrêt fédéral pour blanchiment d’argent et trahison syndicale. Vos passeports ont été enregistrés aux douanes maritimes par des hommes qui portaient vos vêtements. Pour le monde extérieur, vous êtes des fugitifs en cavale en Amérique du Sud. »

Victor écarquilla les yeux, comprenant avec une terreur absolue le piège parfait qui venait de se refermer sur eux. Ils étaient déjà morts pour la société.

« Tu as tué mon enfant, Victor, » poursuivit Dominic en désignant le vieil homme d’un geste lent. « Et vous tous, vous avez participé à son massacre. Vous pensiez qu’elle n’était qu’une fille sans valeur que vous pouviez briser pour affirmer votre misérable autorité de mâles frustrés. Mais vous ignoriez une chose essentielle : Clara était la seule raison pour laquelle vos cœurs battaient encore. »

Dominic fit un pas vers Anthony. Le jeune homme commença à pleurnicher, le corps secoué de spasmes de terreur.

« S’il te plaît… Dominic… C’était un accident… Je savais pas qu’elle était si avancée dans sa grossesse… »

« Tu savais, » trancha Dominic. « Tu lui as dit qu’elle portait le bâtard d’un Moretti. Tu as posé ta botte sur son ventre pour lui écraser la vie. »

Dominic sortit sa main droite de sa poche. Il ne tenait pas d’arme à feu. Il tenait une paire de gants de cuir noir qu’il enfila posément, ajustant le cuir entre chacun de ses doigts.

« Je pourrais vous faire abattre ici d’une balle dans la nuque, » dit Dominic. « Ce serait rapide. Trop rapide pour ce qu’elle endure en ce moment même sur ce lit d’hôpital. »

Il se tourna vers Salvatore.

« Donnez-leur les contrats de cession. »

Un avocat aux traits émaciés, sorti de l’ombre, s’avança avec une mallette en cuir. Il en sortit neuf liasses de documents officiels timbrés du sceau de l’État, ainsi qu’un encrier et une plume.

« Ces documents abandonnent l’intégralité de vos biens personnels, de vos propriétés immobilières, de vos parts de sociétés et de vos droits d’héritage au profit exclusif d’un fonds fiduciaire géré au seul nom de Clara, » expliqua l’avocat avec une froideur bureaucratique. « Vous signez également des aveux complets et détaillés concernant les extorsions, les meurtres non résolus des quais de 2018 et les violences aggravées ayant entraîné la mort de l’enfant. »

Victor serra les dents.

« Si nous signons… tu nous laisses partir ? Tu nous laisses quitter la ville ? »

Dominic le regarda avec une pitié glaciale.

« Si vous signez, vous aurez droit à un procès. Un vrai procès public où la ville entière découvrira que les fiers frères Romano ne sont que des lâches capables de battre à mort une femme sans défense pour de l’argent. Vous passerez les trente prochaines années dans la prison d’État de Blackthorn, à l’isolement, sans jamais revoir la lumière du soleil. »

« Et si on refuse ? » cracha Vincent, le plus jeune des frères, tentant un dernier acte de défi désespéré.