Dominic fit un signe de tête imperceptible à Salvatore Greco.

« Emmenez-les dans les hangars frigorifiques du port sud, » ordonna Dominic. « Pas un mot à la presse. Pas un appel à leurs mères ou à leurs épouses. Qu’ils attendent là-bas, dans le noir et le gel. Je m’occuperai d’eux personnellement quand ma femme aura ouvert les yeux. »

« Non ! Non, par pitié ! » hurla Paul, l’un des plus jeunes frères, tandis que deux colosses en complet noir le saisissaient par les aisselles pour le traîner vers la sortie de secours.

En quelques minutes, le couloir redevint désert. Les traces de sang sur le linoléum furent promptement effacées par un homme de main muni d’un tissu imbibé de produit désinfectant. Seule subsistait l’odeur piquante de l’alcool chirurgical et le ronronnement sourd des générateurs de l’hôpital.

Dominic resta seul devant la vitre de la chambre de réanimation.

À l’intérieur, le corps meurtri de Clara ne semblait plus qu’une ombre fragile au milieu d’un enchevêtrement de tuyaux transparents. Dominic posa son front contre la vitre froide. Une larme solitaire, brûlante, glissa le long de sa joue avant de mourir sur le col de sa chemise blanche. Son empire valait des milliards, sa signature faisait trembler les ministres, mais face à ce lit d’hôpital, il n’était rien d’autre qu’un père qui n’entendrait jamais le rire de sa fille.

Chapitre 3 : Les cendres du réveil
Trois jours s’écoulèrent dans une torpeur d’acier.

Pendant soixante-douze heures, Dominic ne quitta pas la chambre de réanimation. Il avait fait installer un fauteuil en cuir dans un coin de la pièce, refusant catégoriquement les offres de ses lieutenants qui le suppliaient d’aller prendre une douche ou de dormir quelques heures dans sa suite du centre-ville.

Marco, son chauffeur et plus ancien garde du corps, lui apportait de temps à autre une tasse de café noir et des dossiers financiers qu’il signait machinalement, sans même les lire. Toute son attention était concentrée sur le moniteur cardiaque, sur la courbe verte et régulière qui prouvait que le cœur de Clara battait encore.

Au dehors, la ville avait changé d’âme. Le nom des Romano avait été banni des gazettes locales comme s’ils n’avaient jamais existé. Leurs entrepôts avaient été mis sous scellés, leurs bateaux cloués à quai par les gardes-côtes, et les quelques membres de leur réseau qui avaient tenté de protester avaient tout bonnement disparu des radars sans laisser de traces.

C’est au matin du quatrième jour, alors que l’aube d’un gris d’ardoise se levait sur les toits de la cité, que les cils de Clara frémirent.

Dominic, qui somnolait la tête posée contre le matelas, les doigts noués à ceux de sa femme, s’éveilla à la seconde même où la main de Clara esquissa une faible pression.

Il redressa la tête, le cœur cognant violemment contre sa poitrine.

« Clara ? »

Les paupières bleuies de la jeune femme se soulevèrent avec une lenteur douloureuse. Ses prunelles noisette, d’ordinaire si vives, étaient voilées par les analgésiques et le traumatisme. Elle papillota plusieurs fois, aveuglée par la lumière crue de la chambre.

« Dom… » souffla-t-elle dans un murmure presque inaudible, la gorge desséchée par le tube d’intubation qui venait tout juste d’être retiré la veille.

« Je suis là, mon amour. Je suis là. Ne bouge pas. »

Dominic prit délicatement un petit verre d’eau muni d’une paille sur la table de chevet et l’approcha de ses lèvres gercées. Elle but une gorgée minuscule, puis laissa retomber sa tête contre l’oreiller en grimaçant sous l’effet d’une douleur aiguë dans sa cage thoracique.

Puis, le souvenir revint.

Dominic vit la métamorphose s’opérer dans le regard de sa femme. La confusion fit place à l’effroi, puis à une angoisse pure, viscérale.

La main tremblante de Clara quitta celle de Dominic pour descendre lentement, avec une hésitation déchirante, le long de son corps meurtri, jusqu’à se poser sur son ventre.

Ce ventre qui, quatre jours plus tôt, était rond, chaud et plein de vie.

Ce ventre qui était désormais plat, sanglé par d’épaisses bandes chirurgicales.

Clara écarquilla les yeux. Sa respiration s’accéléra brutalement, faisant s’affoler le bip sonore du moniteur cardiaque.

« Dom… » gémit-elle, sa voix se brisant dans un aigu paniqué. « Dom… où… où est le bébé ? Pourquoi… pourquoi je ne sens rien ? »

Dominic ne put soutenir son regard. Il baissa les paupières, les mâchoires si serrées que les muscles de ses tempes tressautaient. Il reprit sa main, la porta à ses lèvres et l’embrassa avec une dévotion désespérée.

« Clara… pardonne-moi. »

« Non… » Un cri étouffé, déchirant, s’échappa de la poitrine de la jeune femme. « Non, non, non ! Dis-moi que c’est pas vrai ! Dis-moi qu’elle est en couveuse ! Dominic, regarde-moi ! Dis-moi qu’Isabella va bien ! »

« Elle est partie, mon cœur, » murmura Dominic, les larmes coulant enfin sur ses joues sans qu’il cherche à les retenir. « Ils n’ont pas pu la sauver. »

Le hurlement qui franchit les lèvres de Clara ne ressemblait à rien d’humain. C’était la plainte primitive d’une mère à qui l’on venait d’arracher les entrailles. Elle tenta de se redresser brusquement, ignorant la douleur fulgurante de ses côtes brisées et de son épaule démise, cherchant à fuir cette réalité cauchemardesque.

Dominic la retint de ses bras puissants, la berçant contre son torse avec une infinie délicatesse pour ne pas heurter ses blessures, tandis qu’elle sanglotait convulsivement, frappant faiblement son torse de ses petits poings fermés.

« Pourquoi ? Pourquoi ils ont fait ça ? » pleurait-elle, le visage enfoui dans le creux du cou de son mari. « C’était mes frères, Dom… c’était mon père… Je leur ai dit qu’il y avait un bébé… Je leur ai crié d’arrêter… Anthony rigolait… il me donnait des coups en disant que j’étais une traînée vendue aux Moretti… »