Il s’arrêta net en apercevant Anna. Ses yeux s’écarquillèrent d’une terreur pure. « Toi… Ce n’est pas possible. Tu devais être morte… »
« Silvio », ordonna Luca au garde du corps resté sur le pas de la porte. « Enlève leurs téléphones. Enlève leurs passeports. Conduis Matteo et ma tante dans les appartements du sous-sol sous surveillance armée. Si l’un d’eux tente de franchir la grille de cette propriété avant l’aube, abats-les comme des chiens errants. »
« Quoi ?! » hurla Matteo. « Luca, tu as perdu la tête ! Je suis ton associé ! »
« Tu n’es rien », cracha Luca avec un dégoût viscéral. « Dès demain matin, les avocats de la famille déposeront l’intégralité des dossiers financiers à la commission fédérale sur le crime organisé. Chaque compte secret que vous avez ouvert avec l’argent du sang de mon père sera transféré au nom d’Anna et de Grace. Vous partirez de cette ville sans un centime, sans un nom, et si je croise à nouveau votre ombre dans l’État de l’Illinois, je jetterai vos corps aux poissons du lac Michigan. Disparaissez de ma vue. »
Silvio, comprenant que le vent venait de tourner définitivement et que le véritable maître reprenait son trône, empoigna violemment Matteo par le col et poussa brutalement Celia hors de la salle à manger. Les gémissements de terreur de la matriarche déchue s’éteignirent lentement dans les couloirs déserts de la demeure.
Chapitre 5 : Une Nouvelle Aube
Le silence qui s’installa alors n’était plus un silence d’angoisse, mais celui, solennel, qui suit les grands orages de l’existence.
Luca s’approcha d’Anna. L’homme craint par tout le Midwest s’effondra lentement sur ses genoux devant sa sœur aînée, posant son front contre les mains rugueuses de celle qu’il avait crue morte ou traîtresse pendant quinze longues années.
« Pardonne-moi, Anna », murmura-t-il, la voix brisée par les sanglots. « J’étais aveugle. J’aurais dû chercher. J’aurais dû savoir… »
Anna posa ses doigts dans les cheveux noirs de son frère, souriant à travers ses larmes avec cette infinie tendresse qui n’appartient qu’aux mères et aux grandes sœurs. « Tu étais un enfant, Luca. Ils nous ont tous manipulés. Mais nous sommes vivants. Nous sommes enfin réunis. »
Un petit froissement de tissu se fit entendre. Grace s’était levée du fauteuil. Elle s’avança pas à pas, hésitante, ses yeux fixés sur cette femme dont le visage portait les mêmes rides d’expression que le sien, la même forme de lèvres, la même noblesse malgré ses hardes délavées.
« Est-ce que… » commença Grace d’une voix étranglée, « est-ce que c’est vrai ? Tu es vraiment ma maman ? »
Anna s’agenouilla à la hauteur de la petite fille. Elle tira de sa poche un petit médaillon d’argent rouillé qu’elle portait autour du cou sous son col défraîchi. Elle l’ouvrit d’une main tremblante. À l’intérieur se trouvait une mèche minuscule de cheveux noirs de nouveau-né et une empreinte de pied minuscule sur un morceau de papier jauni.
« Le treize octobre », murmura Anna. « Il pleuvait des cordes sur Cicero. Tu pesais trois kilos et deux cents grammes. Tu avais une petite tache de naissance en forme de croissant de lune juste derrière l’oreille gauche… »
Grace porta machinalement sa main derrière son oreille gauche. Ses larmes redoublèrent, mais son visage s’illumina d’une délivrance indicible. Sans un mot de plus, elle se jeta dans les bras ouverts d’Anna.
Les sanglots de la mère et de la fille se mêlèrent dans une étreinte que quinze années de mensonges, d’exil et d’injustice n’avaient pu briser. Luca se releva lentement, contemplant la scène avec une émotion qu’il n’avait jamais laissée paraître depuis son enfance.
Puis, son regard se posa sur moi.
J’étais restée discrète près de la porte, les yeux humides, prête à me retirer sur la pointe des pieds pour ne pas troubler ce moment sacré.
« Emma », m’appela-t-il.
Je me figeai, baissant la tête par habitude. « Monsieur Moretti… Je vais regagner les quartiers du personnel. Je vous présente encore toutes mes excuses pour le désordre causé… »
« Regarde-moi », dit-il d’un ton calme mais impérieux.
Je relevai les yeux.
Luca s’avança vers moi. « Tu as risqué ton gagne-pain, ta sécurité et peut-être même ta vie ce soir pour protéger la dignité d’une femme que tu n’avais jamais vue. Tu as bravé les ordres d’une femme cruelle parce que ton cœur te disait que c’était juste. »
« Ma mère m’a toujours appris à ne pas laisser les gens piétiner les autres », murmurai-je, intimidée par son regard pénétrant.
Luca esquissa un léger sourire, le premier véritable sourire que je lui voyais afficher depuis mon arrivée dans cette maison dix mois plus tôt.
« Ta mère a élevé une femme d’honneur, Emma. Celia t’a dit que tu perdais ton travail ce soir. Elle avait raison sur un point : tu ne seras plus jamais femme de chambre ici. »
Mon estomac se serra un instant, la panique me reprenant malgré tout. « Monsieur… le prêt de ma mère… »
« Écoute-moi », m’interrompit-il doucement. « Dès demain, la maison de ta mère sera entièrement payée par mes soins. Elle recevra une rente viagère qui lui permettra de ne plus jamais manquer de rien jusqu’à la fin de ses jours. »
Je restai bouche bée, incapable d’articuler le moindre son.
« Et quant à toi », poursuivit Luca en jetant un regard attendri vers Anna et Grace qui ne se lâchaient plus, « ma sœur et ma nièce vont avoir besoin de quelqu’un de loyal, d’honnête et de courageux à leurs côtés pour les aider à reconstruire leur vie dans cette maison. Je te nomme intendante générale de cette propriété. Tu auras la gestion du domaine et tu ne répondras plus qu’à moi et à Anna. »
Des larmes de soulagement et d’incrédulité brouillèrent ma vue. « Monsieur Moretti… Je… Je ne sais pas quoi dire. Merci… Merci du fond du cœur. »