« Matteo, le fils de Celia, était stérile », continua Anna, sa voix se teintant d’un mépris infini. « Tout le monde le savait dans le milieu médical, mais personne n’osait en parler sous peine de mort. Quand Grace est née dans cette clinique de Cicero où ils m’avaient séquestrée sous un faux nom, Celia a falsifié le certificat de naissance. Elle a déclaré l’enfant comme étant celle de Matteo et d’une maîtresse anonyme morte en couches. Ensuite… ils m’ont jetée dans une ruelle de Gary, dans l’Indiana, avec cinquante dollars et une arme sur la tempe. Celia m’a juré que si je remettais les pieds à Chicago, si j’approchais Luca ou si je tentais de voir ma fille, elle ferait tuer le bébé dans son berceau. »
Grace poussa un cri déchirant et s’effondra en larmes dans le fauteuil, recroquevillée sur elle-même. « Tu es un monstre… Tu n’es pas ma grand-mère… Tu es un monstre ! »
Celia ne regardait même plus l’enfant. Ses yeux étaient fixés sur Luca, mesurant le danger mortel qui émanait désormais de son neveu. « J’ai sauvé cet empire, Luca ! Sans moi, tu ne serais rien ! Tu serais mort dans une ruelle ! J’ai élevé cette petite fille comme une princesse ! Elle a eu les meilleures écoles, les meilleurs précepteurs ! »
« Tu as volé mon enfant ! » rugit Anna, avec une férocité maternelle qui fit reculer la vieille femme. « Tu l’as nourrie avec le sang de son grand-père et de son père ! Chaque année… chaque année je venais devant cette grille le jour de l’anniversaire de Luca, et le jour de l’anniversaire de Grace. Je me cachais derrière les haies pour la voir courir dans le jardin à travers les barreaux de fer forgé ! Je travaillais seize heures par jour dans des buanderies pour payer un détective privé qui me rapportait des photos scolaires volées ! Tu m’as tout pris ! »
Luca tourna lentement son regard vers moi. « Emma. »
« Oui, monsieur Moretti ? » répondis-je d’une voix chevrotante.
« Donne-moi le paquet. »
Je traversai la pièce à pas prudents, sentant les yeux fous de Celia peser sur moi. Je tendis le petit paquet en papier kraft à Luca. Il le prit avec une délicatesse inattendue. Ses doigts dénouèrent la ficelle rude, déchirèrent le papier brun, et révélèrent le contenu.
C’était une montre de gousset en argent vieilli, gravée d’armoiries familiales presque effacées par le temps, et un petit carnet relié de cuir usé.
En voyant l’objet, Luca écarquilla les yeux. « La montre de Papa… »
« Il me l’a donnée avant de partir pour l’entrepôt cette nuit-là », murmura Anna. « Et dans ce carnet… se trouvent les véritables enregistrements des réunions secrètes entre notre père et Julian Valenti. Papa enregistrait tout sur des microcassettes dictaphones avant chaque rencontre importante. Le carnet contient les reçus du coffre-fort de la banque de Gary où les bandes originales sont conservées. Celia a passé quinze ans à les chercher pour détruire les preuves. Mais elles étaient cachées sous le plancher de la petite maison de nos grands-parents. »
Luca serra la montre contre sa poitrine. La vérité n’était plus contestable. Elle était gravée dans le métal, documentée sur le papier, et criante dans les traits de sa sœur brisée.
Chapitre 4 : Le Jugement de Luca
Luca se dirigea vers son bureau au fond de la pièce, ouvrit le tiroir central et en sortit un révolver lourd au canon noirci. Le bruit métallique du chien qu’on arme résonna avec une clarté funèbre dans le salon silencieux.
Celia s’effondra sur le canapé, sa superbe s’évanouissant totalement. « Luca… Je t’en supplie. Je suis la sœur de ton père. Le sang appelle le sang. Tu ne peux pas tuer ta propre tante. »
« Tu as versé le sang de mon père », dit Luca d’une voix atrocement calme. Il s’approcha d’elle, pointant le canon directement entre les deux sourcils de la vieille femme. « Tu as emprisonné ma sœur. Tu as manipulé mon existence pour faire de moi ton bras armé. Tu m’as fait massacrer des hommes au nom d’un mensonge. Tu as corrompu l’âme de cette enfant innocente en lui faisant croire qu’elle était issue d’une lignée pourrie de mensonges. »
« Luca, non ! » cria soudain Anna.
Luca s’arrêta, sans toutefois abaisser son arme. « Pourquoi, Anna ? Elle mérite mille morts. »
Anna s’avança, se plaçant doucement entre le canon et Celia, son regard empli d’une tristesse infinie. « Pas devant Grace. Pas ce soir. Pas dans cette maison où notre père voulait faire régner la paix. Tu as passé quinze ans à tuer pour elle, Luca. Ne commence pas à tuer devant ma fille. Si tu fais couler son sang ici, cette malédiction ne nous quittera jamais. »
Grace leva la tête, ses larmes redoublant. « Oncle Luca… s’il vous plaît… »
Luca resta immobile pendant ce qui me parut une éternité. La tension dans la pièce était suffocante. Je retenais mon souffle, priant silencieusement pour que ce cauchemar ne se termine pas dans un massacre sous mes yeux.
Lentement, avec un soupir lourd qui semblait évacuer des années de haine aveugle, Luca désarma l’arme et la remit dans sa ceinture.
« Tu as raison, Anna », dit-il. Puis il posa ses yeux sur Celia. Des yeux qui ne contenaient plus aucune trace d’humanité à son égard. « La mort serait une délivrance trop rapide pour toi. »
Luca attrapa le téléphone fixe en ivoire posé sur la console et composa un numéro court. « Silvio. Fais monter Matteo. Maintenant. »
Deux minutes plus tard, Matteo Moretti, le cousin prétentieux et gâté que je croisais souvent dans les couloirs, entra dans la pièce d’un pas nonchalant, coupant court à un sourire arrogant en découvrant l’ambiance glaciale et sa mère défaite sur le canapé.
« Qu’est-ce qui se passe ici ? » commença Matteo. « Maman, pourquoi tu as cette tête ? »