C’était Marc, le père biologique de Lucas.
Pendant onze ans, on lui avait fait croire que son fils et son ex-femme étaient morts dans un tragique accident de voiture en Espagne. Onze ans de deuil, de silence, de culpabilité et de fantômes. Jusqu’à cette notification inattendue reçue à 23h42 sur une application de diffusion cryptée, un vieux compte qu’il avait créé autrefois pour tester des flux vidéo et qu’il n’avait jamais supprimé. Une alerte automatique : « Lucas diffuse en direct. »
Marc n’avait pas compris tout de suite. Il avait cliqué, pensant à une erreur, à un vieux fichier corrompu. Puis il avait vu le visage de son fils, plus âgé, méconnaissable, terrifié, assis à côté d’un monstre au sourire poli : Stéphane, le nouvel époux de Claire, la mère de Lucas.
Il avait assisté, impuissant, cloué sur sa chaise, le souffle coupé, à la scène de l’hélicoptère. Il avait entendu les aveux glaçants de Stéphane. Il avait vu le garçon basculer dans le vide au-dessus de l’immensité noire de l’océan. Et enfin, cette dernière phrase prononcée par une voix d’enfant brisée par la peur :« Maman… si tu regardes ça… demande-lui pourquoi il ment depuis onze ans. »
Puis, le noir total.
Mais le flux était resté ouvert. La connexion, reliée à un satellite militaire par un relais que Lucas avait configuré par hasard quelques jours plus tôt en jouant avec un routeur piraté, transmettait encore l’audio.
Dans le salon de Marc, le silence de la nuit fut déchiré par le bruit des pales de l’hélicoptère qui continuait de tournoyer dans le ciel nocturne, capté par le micro du téléphone resté abandonné dans la cabine.
Marc ne pleura pas. La douleur était devenue une force froide, une rage pure et destructrice. Il ouvrit le tiroir de son bureau, en sortit un vieux disque dur externe contenant des années d’enquêtes abandonnées sur la disparition prétendue de sa famille, saisit ses clés de voiture, son passeport et un pistolet automatique qu’il n’avait pas touché depuis la fin de son service dans l’aviation légère.
Il murmura, les yeux rivés sur le tchat du livestream qui s’affolait :
— J’arrive, mon fils. Accroche-toi.
CHAPITRE 2 : LA CHUTE ET LE MIRACLE
Le vent hurlait aux oreilles de Lucas. La sensation de chute libre était une fraction de seconde d’apesanteur absolue avant de devenir un cauchemar d’asphyxie. L’air glacial lui lacérait le visage, l’empêchant de respirer.
Il allait mourir. C’était une certitude mathématique. L’océan, vu d’en haut, ressemblait à une dalle de béton noir.
Mais à cet instant précis, le destin décida de se jouer des lois de la physique.
Quelques mètres plus bas, à peine visible dans la nuit opaque, flottait une immense structure de recherche océanographique abandonnée, une vieille plateforme pétrolière désaffectée que les autorités locales avaient oubliée de démanteler. Autour de ses piliers rouillés s’amoncelaient des tonnes de filets de pêche dérivants, de bouées géantes et de débris flottants formant un immense filet amortisseur naturel.
Le corps de Lucas traversa une première nappe de brume avant de percuter violemment non pas l’eau, mais une masse souple et élastique de vieux filets de nylon et de toiles imperméables tendues entre les poutres métalliques de la plateforme.
Le choc fut cataclysmique. L’air fut expulsé de ses poumons dans un râle étouffé. Il eut l’impression que tous ses os se brisaient en même temps. Sa vision devint un kaléidoscope d’étoiles blanches, puis le néant.
CHAPITRE 3 : DANS L’HÉLICOPTERE DE LA TRAHISON
Là-haut, dans l’hélicoptère, Stéphane venait de refermer la porte. Le bruit des moteurs couvrait les faibles gémissements du vent. Il s’essuya les mains avec un mouchoir en papier, l’air parfaitement calme, comme s’il venait de jeter un simple sac d’ordures par-dessus bord.
Il se retourna vers le pilote, un homme taiseux aux lunettes fumées, engagé sous une fausse identité.
— C’est fait. On rentre à la villa. Nettoie la cabine, il ne doit rester aucune trace.
— Et le téléphone ? demanda le pilote d’une voix rauque.
— Il est tombé entre les sièges ou dans l’océan, peu importe. Il n’y a plus de réseau à cette altitude de toute façon.
Stéphane sortit son propre téléphone et pianota un numéro. Quelques sonneries retentirent avant qu’une voix féminine, douce mais tendue, ne réponde à l’autre bout du fil.
— Stéphane ? C’est fait ?
C’était Claire. La mère de Lucas.
— C’est réglé, ma chérie, répondit Stéphane d’une voix mielleuse qui tranchait horriblement avec la réalité des faits. Il ne posera plus de questions. Il est parti… comme prévu. Tu n’as plus à t’inquiéter pour notre avenir.
Un long silence s’installa au bout du fil. Un silence lourd, étouffé par les sanglots réprimés de la mère.
— Est-ce qu’il… est-ce qu’il a souffert ?
— Non, mentit l’homme sans une once d’hésitation. C’est allé très vite. Maintenant, prépare les valises. Dans quarante-huit heures, nous serons loin de tout ça, en Suisse, puis aux Caraïbes. Tout se passe comme prévu.
Stéphane raccrocha, ignorant totalement que dans un recoin sombre sous le siège passager, l’écran du téléphone de Lucas, dont la luminosité avait été baissée au minimum pour économiser la batterie, continuait d’enregistrer le moindre de ses mots, tandis que sur le tchat du livestream, des milliers de spectateurs anonymes venaient de voir le visage de la mère mentionnée dans la conversation.
CHAPITRE 4 : LE RÉVEIL DANS LES TÉNÈBRES
Lucas rouvrit les yeux. La douleur était partout. Chaque millimètre de sa peau semblait brûler, et sa jambe droite envoyait des élancements fulgurants à chaque tentative de mouvement.
Il faisait un froid glacial. L’humidité saline lui collait aux vêtements.
Il cligna des paupières, essayant de percer l’obscurité. Des bruits de vagues contre de vieux piliers d’acier résonnaient tout autour de lui. Il était suspendu à mi-hauteur, coincé dans un entrelacs de filets de pêche synthétiques et de câbles rouillés, à une dizaine de mètres au-dessus des rouleaux furieux de l’océan.
— Je suis… vivant ? murmura-t-il, sa voix à peine audible.