— Nicolas ! hurla Gérard, frappant la porte de sa canne. Réponds quand on te parle ! Tu es notre fils, tu as des devoirs envers nous ! C’est nous qui t’avons élevé ! C’est grâce à nous si tu as fait des études d’ingénieur ! Tu nous dois tout !
Nicolas posa ses deux mains sur le montant de la porte. Son regard, sombre et impénétrable, plongea dans les yeux injectés de sang de son père.
— Je ne vous dois plus rien, dit-il d’une voix si basse, si calme et si glaciale qu’elle fit taire instantanément les vociférations du vieillard. J’ai remboursé ma dette au centuple depuis quinze ans. J’ai payé vos toits, vos vacances, vos dettes, vos caprices et vos mensonges. J’ai fermé les yeux quand vous me méprisiez, parce que je croyais que c’était ça, aimer sa famille.
Il déplaça son regard vers sa sœur, qui recula d’un pas, saisie par la dureté de son expression.
— Mais hier soir, vous avez dit à mes enfants — à une petite fille de sept ans et à un petit garçon de cinq ans — d’aller s’asseoir par terre, sur la moquette, comme des chiens galeux, pendant que vous festoyiez avec mon argent. Vous leur avez fait comprendre qu’ils ne valaient rien à vos yeux.
— C’était juste pour les photos, Nico… gémit Sandrine, les larmes coulant cette fois pour de bon sous l’effet d’une terreur financière bien réelle. C’était juste pour une heure…
— Hier soir, continua Nicolas sans élever la voix, vous avez brisé le seul lien qui me retenait encore à vous. Vous vouliez montrer à tout le monde qui avait le droit de s’asseoir à la table des privilégiés et qui devait ramper au sol. Eh bien, le message a été reçu cinq sur cinq. À partir d’aujourd’hui, vous allez devoir apprendre à payer vos privilèges vous-mêmes.
— Nicolas, je t’en supplie… balbutia Sandrine en joignant les mains. La facture de la salle… l’huissier…
— Vendez vos bijoux. Vendez la voiture que je vous ai aidé à acheter. Demandez un prêt à la banque, ou demandez à toutes ces amies du club de bridge à qui maman offrait des macarons hier soir avec mon argent. Voyez si elles sont prêtes à vous prêter un centime quand la fête est finie.
— Tu es un monstre… cracha Gérard, les lèvres blanches de haine impuissante. Un sale petit monstre ingrat…
— Peut-être, répondit Nicolas avec un demi-sourire d’une infinie tristesse. Mais je suis un monstre dont le compte bancaire est désormais fermé pour vous. Définitivement. Ne remettez plus jamais les pieds ici. Si vous approchez de cette maison, de l’école de mes enfants ou de l’hôpital de Claire, je déposerai une plainte pénale pour harcèlement dans l’heure qui suit. Bon vent.
Nicolas tira doucement la porte vers lui et tourna la clé dans la serrure avec un déclic net, précis, irréversible.
De l’autre côté du bois massif, Gérard martela encore la porte deux ou trois fois en hurlant des insultes décousues, tandis que la voix hystérique de Sandrine se brisait dans des supplications étouffées. Mais le bruit semblait déjà lointain, étouffé, insignifiant. Au bout de quelques minutes, les bruits de pas s’éloignèrent sur les graviers de l’allée, suivis du rugissement rageur du moteur de la voiture qui démarrait en trombe pour disparaître dans la grisaille du dimanche.
Nicolas resta quelques instants immobile dans le couloir, savourant le silence majestueux qui régnait de nouveau dans sa maison.
Puis, il sentit deux petits bras s’enrouler autour de sa jambe droite. Léo était descendu sans bruit de sa chambre, tenant à la main une pièce de son puzzle en carton.
— Papa ? demanda le petit garçon en levant ses yeux innocents vers lui. Tu as faim ? On a encore des gâteaux dans le placard de la cuisine.
Nicolas s’accroupit aussitôt et serra son fils contre lui avec une force protectrice qui venait des entrailles. Claire s’approcha, Emma sauta sur le dos de son père en riant, et la famille se retrouva enlacée au milieu du couloir baigné par la lumière du jour.
Les Delmas de Chartres passèrent les six mois suivants à s’enfoncer dans le bourbier qu’ils avaient eux-mêmes creusé.
Gérard et Chantal durent contracter un prêt à la consommation à taux exorbitant pour éviter la saisie conservatoire lancée par l’agence événementielle du Trocadéro. La maison de Chartres, faute de travaux de toiture pris en charge par Nicolas, commença à subir des infiltrations d’eau qui obligèrent le vieux couple à condamner tout le premier étage. Les amies huppées de Chantal disparurent mystérieusement du paysage, le scandale de la soirée avortée ayant fait le tour de leur petite communauté bourgeoise provinciale en quelques jours à peine.
Sandrine, incapable d’assumer son grand appartement parisien sans les virements de son frère, dut déménager en catastrophe dans un deux-pièces exigu de banlieue lointaine et trouver enfin un emploi de secrétaire administrative pour payer ses factures en retard. Pour la première fois de sa vie d’enfant gâtée, elle comprit ce que signifiait réellement « galérer ».
Quant à Nicolas, il n’eut plus jamais de nouvelles directes de sa famille, si ce n’est quelques courriers de relance d’huissiers qu’il renvoya systématiquement à l’expéditeur avec la mention « Destinataire inconnu à cette adresse ».
Le printemps suivant, avec l’argent qu’il ne gaspillait plus à entretenir les illusions toxiques de ses parents et les caprices de sa sœur, Nicolas emmena Claire, Emma et Léo pour un voyage de trois semaines sur les côtes sauvages de l’Irlande.
Un soir, dans un petit pub chaleureux du Connemara où un groupe de musiciens locaux jouait du violon près d’un feu de tourbe crépitant, le patron apporta à leur table une immense part de tarte aux pommes chaude avec quatre cuillères. Léo et Emma étaient assis sur de grandes chaises rembourrées en velours vert, les yeux brillants de bonheur, leurs joues rougies par le vent marin.