Sandrine s’approcha, l’air contrarié, ses talons hauts claquant sèchement sur le parquet ciré.

— Qu’est-ce que vous fabriquez ? interpella-t-elle le saxophoniste. Le programme prévoyait votre set musical pendant tout le service des viandes ! Pourquoi vous rangez vos cuivres ?

Le chef d’orchestre, un quadragénaire aux tempes grisonnantes, referma la boîte de son saxophone avec un claquement métallique sec.

— Bonsoir, madame. Nous venons d’être informés par la direction de salle que notre cachet d’intervention pour la soirée n’a pas été réglé. Notre contrat stipule un paiement avant le premier morceau. Comme aucun paiement n’a été reçu, nous levons le camp conformément aux clauses de désengagement.

— Quoi ? Mais c’est absurde ! glapit Sandrine, haussant le ton au point d’attirer l’attention d’une table voisine. C’est mon frère, Nicolas Delmas, qui s’occupe de la logistique financière ! Allez le voir, il doit être au buffet !

— Votre frère a quitté les lieux il y a près d’une heure, madame, répondit calmement le musicien en passant la sangle de son étui sur son épaule. Et il a formellement annulé notre contrat en nous versant le dédit de base. Bonne fin de soirée.

Sandrine sentit un premier frisson glacé glisser le long de son échine. Elle balaya frénétiquement la salle du regard. Les tables étaient pleines d’invités qui commençaient à murmurer devant le silence pesant qui remplaçait l’ambiance feutrée promise. La table ronde du fond, où elle pensait que Nicolas s’était finalement résigné à s’installer avec sa femme et les enfants, était vide. Les chaises étaient soigneusement repoussées sous la nappe immaculée. Aucun manteau. Aucun sac.

Elle se précipita vers Gérard, qui discutait fièrement de ses placements boursiers imaginaires avec un ancien collègue.

— Papa ! Où est Nicolas ?

Gérard fronça les sourcils, dérangé en pleine parade.

— Je n’en sais rien. Il boude sans doute dehors parce que je l’ai remis à sa place avec ses mômes. Il a toujours été trop fier. Pourquoi ?

— Les musiciens s’en vont ! Ils disent qu’ils n’ont pas été payés ! Et le champagne… regarde les serveurs ! Ils ne servent plus que de l’eau en carafe et du vin de table ordinaire !

À la table d’honneur, Chantal commençait à perdre sa superbe. Elle avait demandé une nouvelle coupe de champagne Veuve Clicquot, et le jeune serveur en livrée lui avait poliment répondu qu’il n’avait plus l’autorisation de déboucher des bouteilles de réserve.

— Appelez-moi le responsable ! tonna Gérard en se levant de table, bombant le torse pour impressionner l’assistance. Qu’est-ce que c’est que cette mascarade ? Nous avons loué cet établissement au prix fort !

Laurent Martineau fit son apparition dans la salle. Son pas était mesuré, son visage parfaitement impassible. Il tenait à la main un classeur en cuir noir renfermant plusieurs feuillets imprimés. Il s’avança vers Gérard et Chantal, qui l’attendaient avec des regards furieux. Plusieurs dizaines d’invités, sentant le scandale couver, s’étaient tus. Le silence dans la pièce était devenu si épais qu’on entendait distinctement le tic-tac de la grande pendule murale en bronze.

— Monsieur Delmas ? Madame Delmas ? demanda le régisseur avec une déférence polie mais tranchante comme une lame de rasoir.

— Expliquez-moi immédiatement ce qui se passe ! exigea Gérard en haussant la voix pour prendre à témoin ses amis. Pourquoi la musique s’arrête ? Où sont les grands crus ? Et pourquoi les serveurs restent-ils plantés contre les murs au lieu de servir le plat de résistance ?

Laurent Martineau ouvrit calmement son classeur.

— C’est très simple, monsieur. Le forfait de base couvert par les premiers versements s’est arrêté à vingt et une heures trente avec le service des entrées et du vin d’accueil. Les prestations suivantes — à savoir l’orchestre de jazz, le filet de bœuf en croûte, le service de nuit du personnel jusqu’à trois heures du matin, ainsi que le libre accès au bar à champagne — étaient conditionnées au règlement du solde final d’un montant de huit mille six cent quarante euros.

Gérard eut un rire nerveux, agitant une main dédaigneuse.

— Mais enfin, c’est ridicule ! Présentez la note à mon fils Nicolas ! C’est lui qui gère ces détails techniques !

— Monsieur Nicolas Delmas a résilié ses engagements financiers envers notre société à vingt heures quinze précises, répondit Martineau avec une clarté impitoyable qui résonna dans toute la salle. Il nous a notifié par écrit qu’il ne réglerait aucun supplément pour cette réception, qu’il retirait l’autorisation de prélèvement sur sa carte bancaire, et qu’il quittait définitivement l’événement.

Le visage de Chantal se vida instantanément de tout son sang. Son maquillage sophistiqué semblait désormais posé sur un masque de cire blanche.

— Il… il a fait quoi ? bégaya-t-elle, portant une main tremblante à son collier.

— Il a annulé la suite des prestations, madame. Par conséquent, pour que le service reprenne et que vos invités puissent manger leur plat chaud, il me faut impérativement un règlement immédiat de huit mille six cent quarante euros. Par carte bancaire ou par chèque de banque garanti.

Sandrine poussa une exclamation indignée, le visage écarlate de honte et de panique. Autour d’eux, les murmures des invités grossissaient comme une marée montante. Les amies huppées de Chantal se jetaient des regards en coin, les cousins échangeaient des sourires gênés, et certains convives commençaient déjà à chuchoter : « Alors ce n’est pas Gérard et Chantal qui régalent ? C’était Nicolas qui payait tout ? Et ils l’ont chassé ? »

— Papa, fais quelque chose ! cria Sandrine à voix basse, les dents serrées. Donne ta carte ! On ne peut pas rester plantés là devant tout le monde !

Gérard balbutia, sa superbe s’effondrant d’un coup d’un seul.

— Ma… ma carte ? Mais je n’ai pas cette somme sur mon compte courant ! Mes livrets sont bloqués ! Et ma pension de retraite n’arrive que dans deux semaines ! Sandrine, toi qui parlais de ton nouveau contrat, avance les fonds !