— Elle est… morte ? articulai-je, le souffle coupé.
— Elle est morte par ta faute ! rugit Julian. Parce que personne ne peut te quitter sans que le sang ne coule ! Et aujourd’hui, l’histoire va se répéter. Je vais t’ôter ce que tu as de plus précieux sous tes yeux aveugles. Tu vas entendre son dernier souffle, Ethan, exactement comme j’ai dû vivre avec le fantôme de Vanessa.
J’entendis le pas lourd de Julian se déplacer. Il se rapprochait de la chaise de Claire. Le tissu de ses vêtements froissait l’air.
Mon handicap, qui avait été ma plus grande malédiction pendant soixante jours, devint à cette seconde précise mon unique avantage. Dans cette pièce sombre où la pluie masquait la lueur des réverbères extérieurs, Julian comptait sur sa vue. Moi, je vivais dans le noir complet depuis deux mois. J’avais appris à cartographier l’espace au millimètre près, à évaluer les distances grâce à l’écho et à reconnaître la tension d’un corps à son souffle.
Julian était à quatre pas, légèrement décalé vers la droite. Son poids reposait principalement sur sa jambe arrière, le bras tendu vers Claire.
— Julian, dis-je d’une voix étrangement calme, posant ma canne sur le plancher sans le moindre bruit. Regarde-moi.
— Pourquoi ? Tu veux me supplier ?
— Non. Je veux que tu te souviennes de qui commande cette ville.
D’un geste fulgurant, sans la moindre hésitation, je fis pivoter le manche sculpté de ma canne d’un quart de tour et tirai d’un coup sec. Une lame d’acier trempé de soixante centimètres, affûtée comme un rasoir, jaillit du fourreau d’ébène.
Simultanément, Claire comprit mon intention ou trouva une réserve d’énergie insoupçonnée. Elle se jeta en arrière de tout son poids avec sa chaise, provoquant un vacarme assourdissant en s’écrasant sur le plancher et déséquilibrant Julian d’un coup d’épaule.
Le coup de feu partit dans une détonation assourdissante, mais la balle alla se loger dans le plafond en plâtre.
Guidé par le flash sonore du tir et l’odeur âcre de la poudre, je bondis en avant. Je n’avais pas besoin de voir son visage. Je sentis le déplacement d’air de son bras alors qu’il tentait de repointer son arme vers moi. Ma main gauche attrapa son poignet avec la force brute d’un étau d’acier, tordant l’articulation vers l’extérieur jusqu’à entendre un craquement net. Le revolver s’échappa de ses doigts pour glisser sur le parquet.
Julian poussa un hurlement de douleur, mais son instinct de survie prit le dessus. De son autre main, il me frappa violemment à la tempe. La douleur explosa derrière mes paupières mortes, me faisant chanceler. Nous roulâmes tous les deux sur le sol, renversant une petite table basse qui vola en éclats.
Dans le corps à corps féroce qui s’ensuivit, l’absence de repères visuels n’existait plus. Seuls comptaient la sueur, le sang, le souffle court et la rage primitive. Julian cherchait à m’écraser la gorge de son avant-bras valide. Ses doigts s’enfoncèrent dans ma chair, coupant l’arrivée d’air.
— Tu aurais dû mourir dans cette carcasse d’acier, Ethan ! cracha-t-il, son visage si près du mien que je sentais son haleine fétide.
Mes poumons brûlaient. Mes doigts tâtonnèrent dans la pénombre du plancher et rencontrèrent la poignée de mon épée-canne. D’un mouvement sec, né du pur réflexe de conservation, je ramenai la garde vers le haut et enfonçai la pointe dans son flanc.
Julian poussa un râle sourd, rauque, qui se mua en une quinte de toux sanglante. La pression sur ma trachée se relâcha immédiatement. Il s’effondra lourdement sur le côté, ses mains serrant sa blessure béante d’où s’écoulait un liquide chaud et visqueux.
Je restai à genoux quelques secondes, aspirant l’air à pleins poumons, le cœur battant à tout rompre. Des bruits de pas précipités montèrent l’escalier à une vitesse folle. La porte vola en éclats sous la poussée d’une botte : Marcus et mes hommes de sécurité faisaient irruption dans l’appartement, armes au poing.
— Monsieur Mercer ! cria Marcus. Ne bougez pas !
— Sécurisez la pièce, ordonnai-je d’une voix rauque en crachant un filet de sang. Neutralisez Vance. Appelez une équipe médicale clandestine et nos nettoyeurs. Personne ne doit sortir d’ici.
Je me relevai péniblement, chancelant, m’orientant vers le bruit de respiration étouffée qui venait du coin du salon.
— Claire…
Je m’agenouillai auprès de la chaise renversée. Mes mains tremblantes trouvèrent son visage. Elle pleurait en silence, le corps secoué de spasmes violents. Avec une infinie précaution, je retirai le ruban adhésif qui lui scellait la bouche, puis défendis les nœuds serrés qui emprisonnaient ses poignets.
Dès que ses bras furent libérés, Claire ne recula pas. Elle ne s’enfuit pas devant le monstre sanglant que j’étais. Au contraire, elle passa ses bras autour de mon cou et s’effondra contre ma poitrine, enfouissant son visage dans mon manteau trempé.
— Vous êtes venu… sanglota-t-elle contre mon épaule. Mon Dieu, vous êtes venu…
— Je t’avais dit que je ne te laisserais pas, murmurai-je, passant mes bras protecteurs autour de ses épaules frêles. C’est fini, Claire. C’est terminé.
Marcus s’approcha, sa voix basse trahissant une rare inquiétude :
— Monsieur Mercer… Julian Vance perd beaucoup de sang. Mais il y a un problème. Daniel Ross vient d’arriver en bas. Il demande à monter immédiatement.
Un détail me revint alors en mémoire avec la force d’un éclair zébrant la nuit. Lorsque Julian m’avait parlé de mes informateurs, il avait dit : « Mes informateurs m’ont tout raconté. » Et qui, hormis Margaret et Daniel, savait que j’avais engagé Claire ? Qui gérait mes comptes personnels et savait que Daniel m’avait caché la mort de Vanessa durant deux mois complets, prétendument pour me protéger ?
Je caressai doucement les cheveux de Claire, constatant avec une étrange douceur qu’ils étaient soyeux, parfumés à la fleur d’oranger et légèrement bouclés.
— Reste avec Marcus, lui dis-je doucement. Ne bouge pas d’ici.
Je repris mon fourreau, rengainai la lame tachée de rouge d’un claquement sec, et me redressai de toute ma stature. La douleur physique s’était effacée, balayée par une lucidité glaciale.