La pluie claquait contre les vitres de la voiture avec la même férocité que la nuit de mon accident. Assis à l’arrière, le menton appuyé sur le pommeau de ma canne, je fixais le vide noir devant moi. Mes yeux morts ne voyaient rien, mais mon ouïe, aiguisée par des semaines de réclusion forcée, captait le moindre gémissement des amortisseurs, le frottement des essuie-glaces, la tension imperceptible dans les respirations de Marcus au volant.
Claire habitait un quartier modeste à la périphérie de New Haven, dans un vieil immeuble en briques rouges dont je connaissais l’adresse par cœur grâce à son dossier d’embauche. Lorsque la berline s’arrêta au bas de son perron, Marcus coupa les phares.
— Monsieur Mercer, il y a une voiture garée cinquante mètres plus bas. Une berline sombre, moteur éteint. Nos deux hommes de couverture sont postés au coin de la rue.
— Reste ici, Marcus. Garde le moteur en marche.
Je descendis du véhicule, refusant l’aide du chauffeur. Posant ma canne avec méthode sur le trottoir mouillé, je m’avançai vers la volée de marches. Le cliquetis métallique de la canne contre la pierre résonnait dans la ruelle déserte. Chaque marche franchie représentait un défi pour mon sens de l’équilibre, mais une force nouvelle, née de la terreur de la perdre, guidait chacun de mes mouvements.
J’atteignis la porte d’entrée de l’immeuble. Elle était déverrouillée. Un mauvais pressentiment me saisit.
Je montai au deuxième étage, guidé par l’odeur de cire ancienne et de renfermé qui caractérisait ces cages d’escalier vétustes. Arrivé sur le palier, je sentis un courant d’air froid. Une odeur familière et douceâtre flottait dans l’atmosphère, étouffant la poussière.
Du savon aux agrumes.
— Claire ? murmurai-je.
Aucune réponse. Rien qu’un silence de mort.
J’avançai la main dans l’obscurité. La porte de son appartement était entrouverte. Le chambranle en bois semblait avoir été forcé récemment, les éclats de peinture crissant sous mes doigts. Mon cœur se mit à cogner sourdement contre mes côtes.
— Claire ! criai-je, abandonnant toute discrétion.
Je pénétrai dans l’appartement. La pointe de ma canne heurta un objet lourd sur le plancher. Je m’accroupis, mes mains cherchant avidement à comprendre. C’était un sac de voyage à demi rempli de vêtements. Elle n’avait même pas eu le temps de le fermer.
Soudain, une voix s’éleva du fond du salon. Une voix calme, traînante, d’une politesse glaciale qui me fit l’effet d’une lame plantée entre les omoplates.
— Tu es toujours aussi ponctuel, Ethan. Même privé de tes précieux yeux.
Cette voix. Je l’aurais reconnue entre mille enfers.
— Julian, soufflai-je.
Julian Vance. Mon ancien associé, mon bras droit de l’époque où nous régnions sans partage sur les quais et les entrepôts de transit de la côte. Julian, que tout le monde croyait mort dans l’explosion de son yacht trois ans auparavant, une tragédie que beaucoup m’avaient attribuée à demi-mot.
— Tu as l’air surpris, poursuivit l’ombre. Pourtant, qui d’autre pouvait connaître les moindres détails de ton existence ? Qui d’autre pouvait savoir combien Vanessa te suppliait d’arrêter avant que tu ne la détruises ?
— Où est-elle, Julian ? Où est Claire ? Ma voix tremblait d’une rage sourde. Si tu as osé lever la main sur elle…
— Elle est ici, juste à côté de moi, répondit-il avec un ricanement feutré. Elle a un bâillon sur la bouche et les mains attachées au dossier d’une chaise, mais rassure-toi, elle est indemne. Pour l’instant. Ses yeux sont magnifiques, Ethan. Verts, profonds, d’une pureté presque douloureuse. Quel dommage que tu ne puisses jamais les contempler.
J’entendis un gémissement étouffé, le frottement désespéré d’un corps luttant contre des liens de corde. C’était Claire. Elle était vivante.
— C’est entre toi et moi, Julian, dis-je en avançant d’un pas, pointant ma canne dans la direction approximative de sa voix. Laisse-la partir. Elle n’a rien à voir avec notre passé. Elle n’est qu’une employée de maison arrivée il y a deux semaines.
— Une simple employée ? Ne me prends pas pour un imbécile ! cracha-t-il, perdant soudain son flegme. J’ai vu comment tu la regardais sans la voir ! J’ai vu comment tu as commencé à revivre grâce à elle ! Mes informateurs m’ont tout raconté. Tu t’étais enfermé pour pourrir comme un chien aveugle, et cette petite ingénue est venue te redonner un souffle d’humanité. Je ne pouvais pas tolérer cela. Pas après ce que tu m’as pris.
— Je ne t’ai rien pris, Julian ! C’est toi qui as trahi l’organisation en vendant nos routes maritimes au cartel de Newark ! L’explosion de ton bateau n’était pas mon œuvre, et tu le sais pertinemment !
— Mais tu n’as rien fait pour l’empêcher ! hurla-t-il, sa voix résonnant contre les murs nus de la pièce. Tu savais que la bombe était posée, et tu as laissé faire ! Tu voulais régner seul ! Et puis il y a eu Vanessa…
Un bruit métallique résonna : le cliquetis caractéristique d’un chien de revolver que l’on arme.
— Vanessa m’aimait, Ethan, poursuivit Julian, la voix désormais chargée d’un venin glacial. Elle me rejoignait en secret bien avant ton accident. La nuit où elle t’a envoyé ce message d’adieu, elle était avec moi. Elle fuyait ton emprise monstrueuse. Quand tu as pris le volant comme un forcené pour la rattraper, tu as causé ta propre perte. Mais tu as fait bien pire : en apprenant ton crash, prise de panique et de culpabilité, elle a voulu faire demi-tour sous ce déluge. Sa voiture a plongé dans la rivière à cinq kilomètres de là. Son corps n’a été repêché que trois jours plus tard.
Ces révélations me frappèrent avec la violence d’un coup de massue. Vanessa… avec Julian ? Vanessa était morte cette nuit-là ? Durant deux mois entiers, Daniel m’avait affirmé qu’elle s’était enfuie en Europe, qu’elle refusait de me voir par honte et par peur de ma réaction. On m’avait menti. Tout le monde m’avait caché sa mort pour éviter que je ne sombre définitivement ou que je ne mette le feu à la ville.