Ouvrez ! cria une voix rauque et autoritaire depuis le perron. Police judiciaire ! Ouvrez immédiatement ou nous enfonçons la porte !
Ce ne sont pas des policiers, lâcha Gabriel Morvan avec une étonnante fermeté retrouvée. La résignation avait disparu des yeux du vieil homme, remplacée par une étincelle farouche, celle du magistrat d’autrefois qui n’avait plus rien à perdre. Jamais la police n’interviendrait sans gyrophare dans cette zone oubliée. Ce sont les nettoyeurs d’Aethelgard. Ils viennent effacer les témoins et récupérer ce que Clara a laissé.
Un second coup de bélier fit craquer le bois massif de l’entrée. Le chambranle menaçait de céder d’une seconde à l’autre.
Par où peut-on fuir ? demanda Marc en saisissant Lili dans ses bras.
Il n’y a pas d’issue par le jardin, murmura Colette, les membres tremblants. Les murs d’enceinte font trois mètres de haut et sont surmontés de tessons de verre. Nous sommes pris au piège.
Non, intervint Gabriel en manœuvrant vivement son fauteuil vers le fond du salon. La trappe du cellier à charbon. Celle qui donne sur les galeries des anciennes canalisations de la ville. C’est par là que je me ravitaillais au début, avant que mes jambes ne me lâchent. Elle débouche sur le canal Saint-Martin, huit cents mètres plus bas, derrière le dépôt d’autobus.
Marc, prends Lili et pars avec Colette, ordonna le vieux juge en désignant une petite porte dissimulée derrière un pan de boiserie vermoulue.
Et vous ? demanda Marc.
Gabriel eut un sourire triste et digne, glissant le bracelet de Clara autour de son propre poignet décharné.
J’ai fui toute ma vie, Marc. J’ai fui pour me protéger, j’ai laissé ma fille affronter ce monde sans moi, et elle est morte pendant que je me cachais comme un rat dans cette bâtisse. Mon heure est venue depuis longtemps. Je vais leur faire gagner du temps. Je vais leur faire croire que j’ai les documents ici, dans ce coffre-fort mural. Cela vous donnera dix minutes d’avance. Pas une de plus.
Non, Gabriel ! s’écria Colette.
Pars, Colette ! rugit le vieillard avec une puissance vocale insoupçonnée pour son corps brisé. Sauve notre petite-fille ! C’est le seul devoir qui nous reste !
Un craquement assourdissant retentit : la serrure principale de l’entrée venait de céder sous les assauts répétés des assaillants. Le bruit de pas lourds s’engouffra dans le hall d’entrée.
Marc n’eut pas le luxe d’hésiter. Empoignant sa mère par le bras pour l’arracher à sa paralysie, il poussa la porte dérobée, souleva Lili sur ses épaules et s’engouffra dans l’escalier en colimaçon plongeant dans les entrailles de la terre. Colette referma le panneau de bois derrière eux au moment exact où la porte du salon volait en éclats.
Dans l’obscurité moite et glaciale des souterrains, Marc entendit distinctement la voix forte et méprisante de Gabriel Morvan résonner à travers les conduits :
Vous arrivez trop tard, messieurs. Les dossiers sont déjà transmis au procureur général de Paris.
Puis, une détonation sèche déchira le silence de la demeure. Un coup de feu unique, sans écho prolongé.
Colette étouffa un cri d’horreur dans son écharpe, les jambes flageolantes. Marc lui serra le poignet avec une force désespérée.
Avance, Mère. Ne t’arrête pas. Pour Lili. Avance !
Ils coururent à travers les galeries voûtées, trébuchant sur les pierres glissantes et les flaques d’eau croupie. L’air était saturé d’humidité et de rouille. Marc guidait sa mère d’une main tout en maintenant sa fille de l’autre, son cœur battant à un rythme effréné contre sa cage thoracique. Lili ne pleurait plus : la terreur avait figé la fillette dans un silence absolu, ses petits bras enroulés autour du cou de son père avec l’énergie du désespoir.
Après dix minutes d’une course éprouvante dans les ténèbres, une grille métallique rouillée apparut au bout du boyau, laissant entrevoir la lueur diffuse des lampadaires du canal. Marc pesa de tout son poids contre la barre de verrouillage oxydée, râpant ses paumes contre le fer rugueux. Dans un grincement sourd, le battant céda.
Ils émergèrent sur les berges désertes du canal, sous une pluie battante qui les trempa instantanément jusqu’aux os. L’air frais de la nuit les fouetta au visage. À deux cents mètres de là, les néons clignotants d’une station de taxis éclairaient le carrefour du dépôt de bus.
Marc entraîna sa mère et sa fille sans ralentir. Ils montèrent dans le premier véhicule disponible.
Gare du Nord, lâcha Marc d’une voix rauque au chauffeur médusé par leur allure trempée et boueuse. Et roulez vite.
Durant le trajet, personne ne prononça un mot. Colette fixait le vide à travers la vitre ruisselante d’eau, ses traits aristocratiques décomposés par un deuil irréversible et tardif. Marc tenait la main de sa fille dans la sienne, sentant la petite paume se réchauffer peu à peu.
Il ne se rendit pas à la gare. Trois rues avant l’embarcadère, il fit stopper le véhicule, paya le chauffeur en liquide et bifurqua vers une petite ruelle transversale. Il connaissait les méthodes de surveillance modernes : s’ils prenaient un train ou retournaient directement à leur appartement, ils seraient cueillis avant l’aube. Il devait récupérer l’ours en peluche sans attirer l’attention.
Il laissa Colette et Lili dans l’arrière-salle sécurisée d’un petit hôtel discret tenu par un ancien client de son cabinet juridique, un homme loyal qui ne poserait aucune question. Puis, empruntant une casquette et un manteau imperméable anonyme, il prit un véhicule de location payé en espèces sous un faux nom pour regagner les abords de son propre immeuble.
Il était près de minuit lorsque Marc atteignit son quartier.
Deux silhouettes suspectes montaient la garde devant l’entrée principale de sa résidence. Les hommes d’Aethelgard fouillaient déjà son domicile.
Prévoyant cette éventualité, Marc n’essaya même pas de franchir le hall. Il passa par l’immeuble mitoyen, monta sur le toit par l’échelle de secours commune, et franchit la corniche étroite séparant les deux toitures sous les rafales de vent. Il se laissa glisser sur son propre balcon au quatrième étage, fractura le loquet de la baie vitrée de sa chambre avec la lame de son canif et pénétra dans les lieux avec la discrétion d’un cambrioleur.