Grand, voûté, le visage émacié tailladé de rides profondes, il portait un long manteau de laine noire râpé aux coudes. Ses cheveux gris retombaient en mèches désordonnées sur un front cireux. Mais ce ne fut pas son allure spectrale qui coupa la respiration de Marc. Ce fut ce que l’homme tenait entre ses doigts émaciés.
Un fin bracelet argenté. Un jonc orné de trois petites étoiles gravées et d’un saphir pâle au centre.
Marc sentit son sang se glacer dans ses veines. Une décharge d’adrénaline lui brûla la poitrine. Ce bracelet n’était pas une parure ordinaire achetée dans le commerce. C’était un bijou artisanal, fabriqué sur mesure par un orfèvre florentin lors de leur voyage de noces en Italie. Clara ne l’avait jamais retiré de son poignet gauche durant sept années de mariage. Le soir de sa disparition, les policiers avaient expressément noté que le bracelet manquait dans la boîte à bijoux de leur chambre, concluant qu’elle l’avait emporté avec elle dans sa fuite.
Comment cet inconnu pouvait-il détenir ce bijou ?
Le vieil homme tendit la main vers Lili. Il effleura la joue de l’enfant d’un geste d’une infinie précaution, les yeux embués de larmes, tandis que Colette demeurait immobile sur les marches inférieures, la tête légèrement baissée, le corps secoué par un frisson imperceptible. Lili se raidit, le regard fuyant vers le sol pavé, mais ne fit aucun mouvement de recul. L’homme murmura quelques mots inaudibles depuis la voiture, puis la porte d’entrée en chêne massif s’ouvrit. Tous trois disparurent à l’intérieur, refermant le battant lourd derrière eux avec un claquement sourd qui résonna dans toute l’impasse.
Marc resta assis derrière son volant, paralysé par une tempête d’émotions contradictoires. La rage, la panique et une incompréhension totale se disputaient son esprit. Clara était-elle en vie, séquestrée quelque part par cet individu ? Sa propre mère était-elle complice d’un enlèvement monstrueux ? Pourquoi imposer la présence de Lili à ce vieillard ? Chaque tentative de rationalisation butait sur l’absurdité cruelle de la situation.
Il coupa le contact, glissa son téléphone portable dans la poche intérieure de sa veste et sortit du véhicule. La pluie avait redoublé d’intensité, mouillant instantanément ses épaules. Il avança sur le trottoir d’un pas silencieux, longeant le muret de briques moussu qui délimitait la propriété. La maison semblait presque à l’abandon vue de près : les fenêtres du rez-de-chaussée étaient protégées par d’épaisses grilles noircies par la suie, et des rideaux de velours crasseux barraient la vue. Seule une lucarne étroite, située au premier étage côté cour, laissait filtrer une faible lueur ambrée.
Il contourna le bâtiment par une allée latérale encombrée de débris de chantier et de mauvaises herbes. Une porte de service vermoulue donnait sur un petit jardin en friche à l’arrière. Marc essaya la poignée en laiton oxydé : verrouillée. Il s’apprêtait à chercher un outil pour forcer le pêne lorsqu’il remarqua un soupirail bas, entrouvert de quelques centimètres pour aérer le sous-sol. Sans hésiter, il s’accroupit dans la boue froide, retira sa veste de costume pour ne pas l’accrocher, et poussa le battant métallique rouillé. L’ouverture était étroite, mais il parvint à glisser son corps à l’intérieur, atterrissant avec souplesse sur un sol de terre battue et de poussière de charbon.
L’air sentait le moisi, le papier humide et les solvants chimiques. Marc alluma la torche de son téléphone, balayant l’obscurité d’un faisceau blanc. La cave servait manifestement d’atelier ou de débarras spécialisé. Sur de longues tables d’architecte s’alignaient des piles de cartons d’archives jaunis, des dossiers administratifs scellés par des rubans rouges et des dizaines de classeurs métalliques. Au mur, une rangée de photographies attira son regard.
Il s’approcha lentement, les membres tremblants.
Ce n’étaient pas des clichés ordinaires. C’étaient des photographies de surveillance. Des clichés de Clara pris à la dérobée, des mois avant sa disparition : Clara sortant de son cabinet d’expertise comptable, Clara poussant la poussette de Lili dans le parc municipal, Clara déjeunant sur une terrasse de café. Et à côté de ces images, d’autres photographies représentaient un homme d’une cinquantaine d’années, élégant, portant les insignes de procureur général, dont les traits rappelaient étrangement ceux du vieillard du perron, mais avec une autorité et une vigueur disparues depuis longtemps.
Marc reconnut soudain ce visage sous la patine des années. Gabriel Morvan.
Le nom frappa son esprit comme un coup de tonnerre. Gabriel Morvan avait été un haut magistrat réputé, l’un des collègues les plus influents de sa mère Colette vingt ans plus tôt, avant de démissionner brutalement dans le sillage d’un scandale financier retentissant impliquant des réseaux de blanchiment d’argent et des figures intouchables du monde des affaires. Morvan s’était évaporé de la vie publique du jour au lendemain. La presse de l’époque avait prétendu qu’il s’était exilé en Amérique du Sud pour échapper aux poursuites.
Que faisait-il ici ? Et quel était le lien avec Clara ?
Un grincement de parquet à l’étage supérieur tira Marc de sa stupeur. Des voix étouffées lui parvinrent à travers les lattes du plafond. Il repéra un vieil escalier en bois grossier menant au couloir d’entrée. Éteignant la lumière de son téléphone, il monta les marches une à une, retenant son souffle à chaque craquement du bois sous ses semelles. Arrivé au palier, il aperçut un rai de lumière sous la porte du grand salon.
La voix de Colette résonna, sèche, chargée d’une tension extrême.
Tu n’avais pas le droit d’exiger qu’elle vienne aujourd’hui, Gabriel. C’était convenu : une fois par mois, jamais plus. Marc devait être en vol, mais son départ le rendait déjà nerveux. Si la petite parle, tout s’écroule. Tu comprends ce que cela signifie ? Tout.
Une toux rauque, caverneuse, interrompit sa mère. Puis la voix brisée du vieil homme s’éleva, suppliante :
Regarde-la, Colette. Regarde ses yeux. Ce sont exactement les mêmes. Le même front, la même façon de pencher la tête quand elle a peur. Clara avait huit ans quand je l’ai vue pour la dernière fois avant l’ouragan. Je me meurs, tu le sais parfaitement. Les médecins de la clinique clandestine m’ont donné trois mois. Mes poumons sont détruits. Je ne reverrai jamais ma fille. Laisse-moi au moins contempler le visage de ma petite-fille. C’est mon sang, Colette. Mon sang légitime.