« Mais cela ne s’arrête pas là », poursuivit Luca en posant une main ferme mais étonnamment réconfortante sur mon épaule. « À partir de ce soir, tu ne touches plus jamais à un balai, à un plateau ou à une cafetière dans cette maison. »
« Vous… vous me renvoyez quand même ? » demandai-je avec une pointe d’angoisse.
Un rare et discret sourire apparut au coin des lèvres de Luca Moretti.
« Je te propose un contrat officiel. Tu deviens l’assistante personnelle exclusive et la dame de compagnie attitrée de ma mère. Tu auras ton propre appartement dans l’aile est de la résidence, une voiture avec chauffeur pour tes déplacements et ceux de ta famille, et un salaire qui te permettra de ne plus jamais dépendre de personne. Ta seule mission sera de vivre à ses côtés, de veiller sur elle, et de lui prêter ta voix quand les monstres de mon monde essaieront de la réduire au silence. »
Je regardai Donna Carmela. La vieille femme avait les yeux brillants d’une joie pure. Sous la lumière dorée des lustres, ses doigts usés se mirent à danser une dernière fois dans l’air tiède de la nuit.
Reste avec moi.
Je sentis une immense paix, chaude et réconfortante, balayer la terreur des heures passées. J’essuyai mes larmes du revers de ma manche et souris à la matriarche en formant avec mes mains les signes sacrés que mon père m’avait enseignés autrefois :
Je reste.
Luca Moretti contempla nos mains qui se comprenaient sans un mot, hocha la tête en signe d’allégeance muette, puis se tourna vers la baie vitrée qui donnait sur les allées sombres du parc où les phares des berlines de sécurité patrouillaient dans la nuit d’octobre.
Chicago appartenait peut-être aux ombres, à la poudre et au sang, mais dans ce sanctuaire où la vérité venait d’abattre la trahison, les voix les plus silencieuses venaient de remporter la plus éclatante des victoires.