« Pour quoi, Vanessa ? Finis ta phrase. Vous avez fait tout ça pour quoi ? »
La jeune femme comprit la terrible bévue qu’elle venait de commettre. Ses lèvres se mirent à trembler. Elle porta ses mains à sa bouche, ses yeux agrandis par la panique.
« Je… je voulais dire… pour la protéger… »
« Matteo », ordonna froidement Luca sans hausser le ton. « Monte dans les appartements de ma fiancée. Ouvre son coffre-fort mural. Ramène ici l’ordinateur portable, le registre des comptes de la fondation et son passeport. Tout de suite. »
« Tu n’as pas le droit ! » hurla Vanessa en tentant de barrer le passage au garde du corps. Matteo l’écarta d’une simple poussée d’épaule, sans même la regarder, avant de gravir l’escalier à pas lourds.
Luca s’approcha de la table, prit une chaise vide, la retourna et s’assit à califourchon, le menton appuyé sur ses mains croisées sur le dossier. Il regardait sa fiancée et son frère comme un juge observe deux criminels pris en flagrant délit au milieu d’un charnier.
« Vingt-six personnes ici présentes », murmura Luca. « Les chefs des six districts de notre organisation. Vous êtes tous venus ce soir pour fêter mon prochain mariage et pour discuter du nouveau tracé des zones de transit de marchandises. Mais ce que vous ne saviez pas… c’est que depuis trois mois, quelqu’un vendait nos itinéraires aux fédéraux et liquidait nos comptes off-shore au Panama. »
Marco leva la tête, blême.
« Tu pensais que je ne cherchais pas la taupe, petit frère ? » poursuivit Luca avec une douceur terrifiante. « Tu pensais que j’étais trop occupé à veiller ma mère à l’hôpital pour surveiller les mouvements de fonds de notre société d’import-export ? »
Luca se tourna de nouveau vers moi.
« Claire. Regarde encore ma mère. Demande-lui… demande-lui ce que Marco disait au téléphone dans la voiture, juste avant de sauter. »
Je sentis une goutte de sueur glisser le long de ma tempe. Le poids de la pièce entière reposait sur mes épaules. Si je me trompais d’un seul mot, d’une seule lettre, une guerre intestine sanglante pouvait éclater ici même. Mais Donna Carmela ne vacillait pas. Elle me regardait avec une confiance absolue, ses yeux mouillés fixés sur mes mains prêtes à traduire.
Elle épela.
Il a dit : “La vieille est dans la boîte.”
J’avalai ma salive et traduisis :
« Il a dit… “La vieille est dans la boîte.” »
Carmela continua, ses doigts martelant l’air avec une fureur contenue :
Puis il a dit : “Vanessa, dis à ton père que les quais sont à lui.”
Cette fois, ce fut une déflagration.
Deux des convives, des vétérans aux tempes argentées, bondirent sur leurs pieds en renversant leurs verres.
« Bellini ! » gronda Don Silvio, le plus ancien lieutenant de la famille. « Giancarlo Bellini ! Le parrain de Détroit ! »
Tout s’emboîtait avec une clarté diabolique. Vanessa Bellini n’avait jamais été amoureuse de Luca. Leur mariage arrangé n’était pas une simple alliance de raison : c’était un cheval de Troie. Et Marco, rongé par la jalousie de vivre dans l’ombre de son aîné, avait pactisé avec le clan rival. Pour prendre le contrôle absolu de l’empire Moretti, il fallait éliminer Luca. Mais Donna Carmela détenait cinquante-et-un pour cent des parts légales des compagnies maritimes léguées par son défunt mari, des parts inviolables tant qu’elle était en vie et saine d’esprit.
Si la matriarche mourait dans un banal accident de la route, ses parts revenaient automatiquement à ses deux fils à parts égales, permettant à Marco et aux Bellini de renverser Luca.
Et lorsqu’elle avait survécu miraculeusement au crash, le plan de secours avait été mis en branle : la déclarer démente, la faire interner dans une clinique sous le contrôle des Bellini dans le fin fond des forêts du Wisconsin, et lui faire signer des procurations sous la contrainte chimique.
Matteo réapparut au sommet de l’escalier en marbre. Il descendait à pas mesurés, portant sous le bras une mallette en aluminium et un épais classeur de cuir noir.
Il posa le tout devant Luca.
« C’était caché sous le double fond du dressing de mademoiselle », annonça Matteo. « Deux billets d’avion pour Zurich au nom de Marco Moretti et Vanessa Bellini, départ demain soir après le transfert de madame votre mère. Et un relevé bancaire suisse provisionné à hauteur de quarante millions de dollars avec pour bénéficiaire la holding Bellini. »
Vanessa s’effondra à genoux sur le parquet ciré, éclatant en sanglots convulsifs.
« Luca… s’il te plaît… mon père m’a obligée… il menaçait de me déshériter, de me tuer si je n’obéissais pas… C’est Marco qui a eu l’idée des freins ! Je ne voulais pas que ta mère meure, je te le jure sur la tombe de ma grand-mère ! »
Marco, voyant toute issue se refermer, bondit d’un coup de rein désespéré. Il ne chercha pas à fuir : il plongea sur la table pour attraper le couteau à découper le rôti, une longue lame d’acier forgé brillant sous les bougies, et se jeta en avant.
Mais il ne visait pas son frère.
Il me visait, moi.
« Sale traînée ! » rugit-il, le visage déformé par la haine. « Tout ça c’est à cause de toi ! »
Je restai pétrifiée, incapable de faire un pas en arrière, mes yeux fixés sur la pointe d’argent qui fonçait vers ma gorge.
Le coup de feu déchira l’atmosphère dans un vacarme assourdissant.
L’odeur de poudre brûlée et d’ozone emplit instantanément la pièce.
Marco s’arrêta net, à moins d’un mètre de moi. Ses yeux s’agrandirent dans une expression de surprise infinie. Le couteau glissa de ses doigts inertes et rebondit sur le tapis. Il baissa lentement le regard vers son épaule droite, où une tache rouge grandissait à vue d’œil, traversant le tissu blanc de sa chemise.
Luca tenait son arme braquée, un mince filet de fumée bleue s’échappant du canon.