« Matteo ? Verrouille les grilles principales. Coupe les accès au domaine. Personne ne sort d’ici. Si quelqu’un s’approche des murs d’enceinte, abats-le sans sommation. »

Il raccrocha.

Le clic du téléphone éteint claqua comme la détente d’un revolver armé.

Autour de la table, les vingt-six convives s’étaient figés dans des postures de statues de sel. Personne n’osait respirer. Même les bruits de mastication avaient disparu. Les regards passaient furtivement de Luca, debout, spectral et implacable, à Marco, dont le teint avait viré à la cendre grise.

Vanessa recula d’un pas lent, cherchant l’appui du buffet de marbre. Ses doigts tremblaient tellement qu’elle renversa une corbeille d’argent.

« Luca… écoute-moi », commença Marco en s’appuyant des deux paumes sur la table pour se lever. « Maman délire complètement. Tu le sais ! Les médecins ont dit que ses souvenirs étaient mélangés, qu’elle fabule ! J’étais à Philadelphie ce week-end-là ! J’étais au mariage du cousin Enzo ! Tout le monde peut en témoigner ! »

Sous la table, la main de Donna Carmela s’agita à nouveau. Mes yeux déchiffrèrent chaque mouvement avec une acuité fébrile.

« Elle dit que vous mentez », traduisis-je à voix haute, ma voix résonnant avec une clarté limpide dans ce silence d’arène. « Elle dit que vous êtes monté dans la voiture dans le garage privé de Gold Coast. Elle dit que vous aviez un sac de sport noir à vos pieds et que vous lui aviez demandé de vous déposer discrètement près de la marina. »

Marco braqua un regard meurtrier sur moi.

« Ferme ta gueule, petite garce ! Tu vas écouter une boniche payée au lance-pierre, Luca ? Une fille des bas-quartiers qui invente des conneries pour sauver son petit chèque ? Regarde ma mère ! Elle bave presque ! Elle ne sait même pas quel jour on est ! »

Marco fit un pas en avant, la main droite glissant dangereusement vers le revers de son smoking.

Il n’eut pas le temps d’effleurer son arme.

Luca traversa la pièce en trois enjambées d’une vitesse fulgurante. Sa main gauche empoigna Marco à la gorge et le souleva à demi, écrasant le cadet contre le chambranle en chêne du salon. Dans le même mouvement, d’une fluidité presque chirurgicale, Luca dégagea son propre Beretta 9mm de son holster d’épaule et enfonça le canon encore froid entre les deux yeux de son propre frère de sang.

Deux femmes assises au milieu de la table étouffèrent un hurlement, vite réprimé par le coup de coude de leurs conjoints.

« Parle encore une fois de notre mère sur ce ton », chuchota Luca, sa voix oscillant sur une fréquence si basse qu’elle fit vibrer les cristaux des chandeliers, « et je répandrai ta cervelle sur le portrait de notre père avant même que tu n’aies le temps d’avaler ta salive. »

« Luca… pitié… », gémit Marco, les yeux exorbités, suffoquant sous l’étreinte d’acier. « On est du même sang… »

« Le sang ne protège pas les traîtres. Le sang ne protège personne ici. »

Luca tourna lentement la tête vers le fond de la salle.

« Matteo. Santino. Fouillez-le. Prenez son téléphone. Prenez ses clés. Tout. »

Deux hommes de main aux carrures de déménageurs, vêtus de complets sombres sans cravate, surgirent de l’antichambre comme des ombres. Ils désarmèrent Marco avec une brutalité méthodique, vidant ses poches sur le tapis persan : un Sig Sauer P229, deux téléphones cryptés, une liasse de billets de cent dollars, et un trousseau de clés plates.

Luca relâcha son frère, qui s’effondra sur une chaise en massant sa trachée meurtrie, haletant comme un animal traqué.

Luca se tourna alors vers moi. Ses yeux noirs, d’ordinaire impénétrables comme de l’obsidienne, brûlaient d’une douleur contenue, d’une rage prête à consumer tout ce manoir.

« Claire », dit-il posément.

« Oui, monsieur Moretti ? »

« Continue d’interroger ma mère. Demande-lui chaque détail. Si elle a vu qui a touché à la voiture. Si elle a vu comment Marco est sorti de la berline avant le choc. »

Je m’agenouillai de nouveau près du fauteuil de Donna Carmela. La vieille femme respirait par à-coups, mais au fond de ses pupilles délavées par les années, une lueur farouche, une flamme de vengeance et de dignité retrouvée venait de s’allumer. Elle savait qu’elle n’était plus invisible. Elle savait que ses mains étaient devenues des armes de vérité.

Elle leva ses doigts fripés. Les gestes étaient amples, précis, empreints d’une gravité sacrée.

Ce n’était pas un accident.

« Elle dit que ce n’était pas un accident », répétai-je.

Carmela enchaîna :

Marco a crié au téléphone. Puis la voiture a accéléré. La pédale était molle. Il a sauté avant le pont.

« Elle dit… qu’avant le carrefour, Marco était en communication avec quelqu’un. Il criait. Puis quand la voiture s’est emballée dans la descente et que les freins ont refusé de répondre, Marco a ouvert la portière côté passager. Il portait des gants en cuir épais. Il s’est éjecté sur le talus d’herbe avant que la berline n’atteigne le mur de soutènement. »

Des murmures horrifiés parcoururent la table. Les anciens de la famille, ceux qui avaient servi le père de Luca pendant trente ans, fixaient désormais Marco avec une répulsion viscérale. Dans leur code d’honneur, aussi tordu et violent fût-il, matricide et lâcheté étaient les deux seuls péchés impardonnables. Tenter d’assassiner la femme qui vous a mis au monde pour capter un héritage ou un trône dépassait les bornes de la barbarie.

« C’est un tissu de mensonges ! » cria soudain Vanessa en avançant d’un pas saccadé. Son masque de grande bourgeoise venait de se briser en mille morceaux. Elle respirait fort, des mèches de ses cheveux impeccablement laqués s’échappaient sur son front moite. « Elle fabule ! Pourquoi Marco aurait-il voulu tuer Carmela ? Dis-lui, Marco ! Dis à ton frère qu’on a fait tout ça pour… »

Elle s’arrêta net.

Le silence retomba, plus lourd qu’une pierre tombale.

Luca fixa Vanessa.