Jean-Baptiste s’approcha, jusqu’à ce que son visage ne soit plus qu’à quelques centimètres de celui de Maxime.
— C’est précisément là que réside toute ta misère morale, Maxime. Si elle n’avait pas été ma fille, si elle avait été une simple étudiante sans argent, sans relations, sans personne pour venir la défendre… tu l’aurais écrasée sous ton mépris. Tu l’aurais laissée ramper par terre en riant avec tes clients. Tu ne respectes pas les êtres humains. Tu ne crains que la force. Et aujourd’hui, tu viens de te heurter à une force contre laquelle tu ne peux absolument rien.

Jean-Baptiste sortit son propre téléphone, composa un numéro et activa le haut-parleur. La sonnerie retentit trois fois avant qu’une voix féminine, autoritaire et posée, ne décroche :
— Maître Chenal à l’appareil. Bonjour, Jean-Baptiste.
— Bonjour, Hélène. Tu es au bureau ?
— Toujours. Que puis-je pour toi ?
— J’ai trois dossiers urgents pour toi. Premier dossier : résiliation immédiate du bail commercial du 42 rue Victor-Hugo pour manquements graves aux clauses d’entretien, troubles manifestes à l’ordre public et comportement incompatible avec les chartes de l’immeuble. Tu trouveras dans ta boîte mail une vidéo attestant des faits sous cinq minutes.
Maxime poussa un gémissement étranglé.
— Deuxième dossier, continua Jean-Baptiste sans la moindre altération dans la voix. La chaîne de franchises ‘Glaces & Délices’. Je possède 34 % des parts du groupe via ma holding financière. Contacte le président du directoire. Dis-lui que si la franchise de la rue Victor-Hugo n’est pas retirée d’ici ce soir dix-huit heures, je retire la totalité de mes actifs logistiques de leur chaîne d’approvisionnement dès lundi matin six heures.
— C’est radical, mais parfaitement exécutable. Ils n’auront pas d’autre choix que d’accepter sous la contrainte économique. Le troisième dossier ?
— Dépôt de plainte pénale pour violences volontaires ayant entraîné une incapacité totale de travail sur personne vulnérable, mise en danger de la vie d’autrui et non-assistance à personne en péril. La victime est Camille.
Un silence glacial tomba à l’autre bout du fil.
— Camille va bien ? s’inquiéta l’avocate, son ton professionnel laissant place à une vive inquiétude personnelle.
— Elle est prise en charge. Fais ce qu’il faut. Aucune négociation. Aucun arrangement à l’amiable. Je veux le dossier le plus lourd que le parquet n’ait jamais vu passer.
— Je m’en occupe personnellement dès la seconde où nous raccrochons. Tiens-moi au courant pour la petite.

Jean-Baptiste mit fin à l’appel. Il rangea calmement son téléphone dans sa poche.

Maxime Duret s’était effondré sur ses genoux. Le responsable arrogant de tout à l’heure n’était plus qu’une loque humaine, pleurant sans retenue au milieu des brisures de cornet et de la vanille fondue qui maculait le sol.
— Vous me ruinez… Vous détruisez tout ce que j’ai mis dix ans à construire… pitié…
— Tu t’es ruiné tout seul à la seconde où tu as oublié ce que signifiait la décence élémentaire, répondit Jean-Baptiste avec une froideur chirurgicale. Tu pensais que le pouvoir s’exerçait en écrasant les plus faibles. Tu viens d’apprendre qu’il s’exerce en protégeant les siens.

Jean-Baptiste se tourna ensuite vers l’ensemble des clients qui assistaient, muets, à cette démonstration de force implacable. Il posa sur le comptoir un billet de deux cents euros.
— Mesdames et messieurs, veuillez excuser cet incident fâcheux. Les consommations de l’ensemble de la salle sont réglées pour l’après-midi. Je vous invite à quitter les lieux calmement. Cet établissement ferme définitivement ses portes aujourd’hui.

Personne ne demanda son reste. Les clients se levèrent un à un, évitant le regard de Maxime recroquevillé par terre, et sortirent dans la rue à pas pressés, encore sous le choc de ce à quoi ils venaient d’assister.

Deux jeunes employées restaient derrière la caisse, les yeux écarquillés, ne sachant que faire de leur tablier. Jean-Baptiste s’adressa à elles avec un calme et une politesse absolue :
— Mesdemoiselles, prenez vos affaires et rentrez chez vous. Vous serez contactées dès lundi matin par mon secrétariat pour le règlement intégral de vos salaires du mois, assorti d’une prime de reclassement dans l’un des salons de thé de la place centrale. Vous n’avez plus rien à faire sous les ordres de cet individu.

Les deux jeunes femmes échangèrent un regard abasourdi, remercièrent d’un hochement de tête respectueux et s’éclipsèrent par la porte de service, abandonnant Maxime à sa solitude cuisante.

Jean-Baptiste réajusta les pans de sa veste de costume. Il jeta un dernier regard à Maxime, qui sanglotait désormais la tête entre les mains, incapable d’affronter l’abîme financier et judiciaire qui s’ouvrait sous ses pas.
— Une dernière chose, Duret, ajouta l’homme d’affaires avant de franchir le seuil. Fais nettoyer cette tâche de glace sur ton soulier. Ce serait dommage de te présenter devant le juge d’instruction avec des chaussures mal cirées.

Jean-Baptiste Laurent fit signe à Marc de le suivre. Ils sortirent sur la rue Victor-Hugo où le jour déclinait doucement. La porte automatique se referma derrière eux, scellant le sort d’un homme qui avait confondu l’autorité avec la cruauté.

Quelques secondes plus tard, la lourde berline noire s’inséra avec fluidité dans la circulation urbaine, filant à vive allure en direction de la clinique Saint-Sauveur, là où l’attendait la seule chose au monde qui comptait réellement à ses yeux.