Ce samedi après-midi, Camille avait décidé de sortir malgré les inquiétudes répétées de son père. « Tu n’as pas besoin de sortir seule, ma puce, je peux tout t’apporter », lui avait-il répété avant qu’elle ne claque doucement la porte d’entrée. Mais Camille étouffait dans son appartement. Elle voulait retrouver un semblant d’indépendance, respirer l’air tiède de la ville et sentir qu’elle appartenait encore au monde des vivants.
Elle entra donc dans une boutique de glaces artisanales de la rue Victor-Hugo. C’était un espace épuré et lumineux, tout en marbre blanc, baigné d’une douce lumière dorée. De larges vitrines réfrigérées laissaient apparaître des bacs de sorbets aux couleurs éclatantes et des crèmes glacées onctueuses. L’air était saturé d’un parfum suave de gousse de vanille torréfiée et de sucre caramélisé. Dans cette enseigne chic du centre-ville, personne ne savait qui elle était. Camille n’avait jamais aimé les privilèges tapageurs ni les égards artificiels dus à son nom. Cette anonymat lui convenait parfaitement.
Près du comptoir principal, un homme imposant l’observait d’un œil froid depuis qu’elle avait franchi le seuil. Maxime Duret. Le gérant et copropriétaire de l’établissement. Il portait un polo noir ajusté arborant le logo brodé de la maison, un pantalon à pinces impeccable et des mocassins en cuir brun patiné, lustrés avec un soin maniaque. Son regard descendit lentement le long du corps de Camille, s’attardant sur l’épaisse gangue de résine blanche qui enserrait sa jambe droite, puis sur les embouts en caoutchouc de ses béquilles.
Un sourire mécanique et commercial étira ses lèvres.
— Laissez, jeune fille, je vais vous aider. Ne restez pas au milieu du passage.
Camille, surprise par cette attention soudaine, sentit une vague de soulagement l’envahir.
— Merci, c’est très gentil… Je prendrai simplement une boule vanille dans un cornet gaufré, s’il vous plaît.
Maxime prépara la commande avec une lenteur calculée, presque théâtrale. Il lui tendit ensuite le cornet par-dessus la vitre de protection. Mais au moment précis où Camille tendit les doigts pour saisir le biscuit croustillant, son appui vacilla. L’embout de sa béquille droite dérapa d’un centimètre sur les dalles cirées à blanc. Le mouvement brusque lui fit perdre prise. Le cornet bascula en avant. La boule glacée, dense et crémeuse, s’écrasa lourdement sur le cou-de-pied de la chaussure droite de Maxime avant de fondre le long de la tige de cuir.
Le sang quitta le visage de Camille.
— Je suis désolée… mon Dieu, pardonnez-moi, je n’ai pas fait exprès…
Le sourire de l’homme s’évapora instantanément, laissant place à un masque de fureur brute. Maxime baissa les yeux vers son soulier souillé par la crème jaunâtre. Une veine gonfla sur sa tempe. Il releva violemment la tête, les pupilles dilatées par une rage disproportionnée.
— Regarde ce que tu as fait à mes chaussures, incapable ! hurla-t-il, rompant la musique feutrée de la boutique.
Un silence de plomb tomba sur la salle. Une dizaine de clients, des familles avec enfants et des couples assis aux banquettes, s’arrêtèrent net de manger. Tous les regards convergèrent vers le comptoir. Camille sentit une chaleur cuisante lui brûler les joues. La honte la paralysait.
— Je vais payer le nettoyage, je vous assure… Donnez-moi juste une serviette, je vais essuyer…
— Tu crois que ces chaussures se nettoient avec une serviette en papier, espèce d’abrutie ? éructa Maxime en contournant brutalement le comptoir. Ce cuir coûte plus cher que tout ce que tu porteras dans ta misérable vie ! Tu n’as même pas fichu d’articuler tes jambes et tu viens traîner ton infirmité chez moi un samedi après-midi ?
Camille recula d’un pas, terrorisée par la stature menaçante du gérant. Dans sa précipitation, le fût d’aluminium de sa béquille heurta le pied tubulaire d’un tabouret haut. Le déséquilibre fut immédiat. Sans appui, Camille bascula en arrière. Son corps heurta violemment le sol de marbre. Une décharge de douleur aiguë et déchirante fusa le long de son tibia fracturé sous le plâtre, lui arrachant un cri sourd. Ses deux béquilles glissèrent hors d’atteinte avec un cliquetis sinistre.
Dans le fond de la pièce, une cliente se leva à demi, les mains jointes :
— Aidez-la, voyons ! Vous voyez bien qu’elle est blessée !
Maxime foudroya la cliente du regard, la contraignant à se rasseoir, tremblante. Personne d’autre ne bougea. Le personnel derrière les machines restait figé, tétanisé par l’autorité tyrannique de leur patron. Maxime s’arrêta à quelques centimètres de la tête de Camille, étalée par terre, vulnérable et haletante. Il croisa les bras, écrasant délibérément le reste du cornet sous sa semelle propre.
— Tu salis tout ce que tu touches, cracha-t-il d’une voix basse, venimeuse. Tu vas ramasser ça tout de suite, ou je te fais sortir par la sécurité comme un sac de déchets.
Camille serra les dents. Malgré la douleur lancinante qui pulsait dans sa jambe, malgré les larmes de rage qui lui piquaient les paupières, elle refusa de lui donner le spectacle de ses pleurs. Ses doigts tremblaient d’une colère sourde. Elle glissa sa main dans la poche de sa veste et en sortit son téléphone. D’un geste machinal, elle composa le numéro de son père, enregistré en numérotation abrégée. La ligne ne sonna qu’une seule fois avant qu’une voix familière, grave et attentive ne réponde :
— Camille ? Tu es où ?
— Papa… Viens maintenant… au glacier de la rue Victor-Hugo…
Puis, fixant Maxime droit dans les yeux, la voix altérée par le choc et l’humiliation subie, elle lâcha dans l’écouteur :
— Il vient de me frapper. Je suis au sol.
Elle raccrocha immédiatement sans attendre la réponse.