Jean-Baptiste Laurent aida lentement sa fille à s’asseoir contre la base capitonnée d’une banquette. Il ramassa lui-même les béquilles, les nettoya du revers de sa manche impeccable et les posa délicatement à côté de Camille.
Puis, il se releva.
Toute la hauteur de son mètre quatre-vingt-dix se déploya devant Maxime. Le gérant, qui se croyait grand et imposant, parut soudainement minuscule, tassé sur lui-même comme un pantin désarticulé. Jean-Baptiste le toisa. Ses yeux ne cillaient pas. Pas un battement de paupière. Rien qu’une autorité brute, écrasante, forgée par des décennies de commandement absolu.
— Tu as osé poser les yeux sur elle en lui parlant comme à un chien, dit Jean-Baptiste d’une voix si basse, si calme, qu’elle glaça le sang de chaque personne présente dans la pièce.
— Je… je n’ai rien fait d’illégal ! bégaya Maxime, reculant d’un demi-pas, son assurance s’effondrant à toute vitesse. Elle est tombée toute seule ! Elle ment ! Je ne l’ai pas touchée ! C’est elle qui est maladroite !
Jean-Baptiste fit un pas de plus. Maxime heurta le bord métallique de sa caisse enregistreuse. Il était pris au piège.
— Tu as profité du fait qu’elle était sans défense, qu’elle avait une jambe brisée, pour gonfler ton torse et faire le spectacle devant tes clients. Tu l’as humiliée pour une boule de glace tombée sur tes souliers.
L’homme d’affaires jeta un coup d’œil méprisant aux mocassins du gérant.
— Des Berluti d’imitation. Cuir tanné au chrome, travail de série médiocre. Tu parles de souliers sur mesure à quelqu’un qui finance la moitié des tanneries d’artisanat du pays ? Tu n’es qu’un médiocre, Duret. Un petit tyran de trottoir qui s’imagine régner sur le monde parce qu’il gère quatre-vingts mètres carrés de commerce sous franchise.
Maxime sentit ses jambes flageoler.
— Comment… comment connaissez-vous mon nom ?
Jean-Baptiste esquissa un sourire qui ne toucha jamais ses yeux.
— Je possède le bail commercial de cet immeuble, Maxime. Je possède l’immeuble d’en face. Et la société de distribution qui vous livre votre crème et vos fruits surgelés à prix d’or chaque mardi matin appartient à l’une de mes filiales. Jusqu’à ce matin, je ne savais même pas que tu existais. Mais en cet instant précis, je regrette profondément d’avoir laissé ce coin de rue entre les mains d’un déchet de ton espèce.
Le visage de Maxime passa du rouge cramoisi à une pâleur cadavérique. Sa gorge se serra. Les employés derrière le comptoir s’étaient arrêtés de respirer. L’une des jeunes serveuses, une étudiante visiblement terrifiée par Maxime au quotidien, ne put s’empêcher de laisser échapper un soupir de soulagement en voyant son patron ainsi dominé.
Au même instant, la sirène feutrée d’une ambulance privée retentit dans la rue. Deux ambulanciers vêtus de blanc et équipés d’un brancard pliable poussèrent la porte, encadrés par Marc qui s’était écarté pour les laisser entrer.
— Monsieur Laurent ? demanda le chef de l’équipe médicale avec respect.
— Prenez soin de ma fille. Transportez-la à la clinique Saint-Sauveur. Faites une radio de contrôle du fémur et de la cheville droite. Je veux être certain que la fracture n’a pas été déplacée par la chute.
— Bien, monsieur. Tout est prêt, nous la prenons en charge immédiatement.
Les ambulanciers s’affairèrent avec une efficacité professionnelle remarquable. Camille fut soulevée avec précaution, installée sur le brancard et couverte d’un plaid thermique. En passant devant son père, elle attrapa un instant sa manche.
— Papa… Ne fais rien qui puisse t’attirer des ennuis, souffla-t-elle, connaissant l’intransigeance de son père.
Jean-Baptiste lui serra la main, son visage s’adoucissant l’espace d’une fraction de seconde.
— Rentre à la maison, Camille. Ton père ne s’attire jamais d’ennuis. Ce sont les ennuis qui changent de trottoir.
La porte se referma derrière le brancard. Camille était désormais en sécurité, en route pour recevoir les soins nécessaires.
Dans la boutique, le silence retomba, plus pesant encore qu’auparavant. Ne restaient plus que les clients pétrifiés, le personnel en apnée, Marc qui surveillait la porte, Maxime Duret qui tremblait de tout son corps adossé à son comptoir, et Jean-Baptiste Laurent.
L’homme d’affaires ne cria pas. La véritable violence n’a pas besoin de hurlements ; elle réside dans la précision clinique de sa mise en œuvre.
Jean-Baptiste sortit un stylo en argent de sa poche intérieure et s’avança calmement vers une table où un jeune homme tenait encore son smartphone à la main, l’écran allumé sur l’application caméra.
— Vous avez tout filmé depuis le début, jeune homme ? demanda Jean-Baptiste d’un ton courtois.
Le jeune homme avala sa salive avec difficulté.
— Oui… oui, monsieur. Depuis le moment où il lui a crié dessus jusqu’à ce qu’elle tombe et qu’il refuse de l’aider.
— Très bien. Transférez immédiatement la vidéo sur ce numéro.
Jean-Baptiste griffonna dix chiffres sur une serviette en papier propre posée sur la table et la lui tendit.
— Vous serez dédommagé pour votre coopération. La vérité a un prix, mais le mensonge coûte toujours plus cher.
Le témoin s’exécuta sans hésiter, pianotant frénétiquement sur son écran. Quelques secondes plus tard, le téléphone de Marc émit une courte vibration. Le garde du corps jeta un œil à l’écran, hocha la tête en direction de son patron :
— C’est reçu, monsieur. La vidéo est d’une clarté parfaite. On le voit distinctement s’avancer de manière menaçante et la jeune fille trébucher dans son mouvement de recul. L’intention d’intimidation est indiscutable.
Jean-Baptiste se tourna à nouveau vers Maxime. Ce dernier avait les yeux exorbités. Ses mains moites glissaient sur le marbre du comptoir.
— Écoutez… monsieur Laurent… je ne savais pas ! plaida le gérant, les larmes lui montant pour de bon aux yeux, cette fois dictées par une terreur sans nom. Si j’avais su qu’elle était votre fille, je ne me serais jamais permis… Je vous jure ! C’était une mauvaise journée, la chaleur, la fatigue… J’ai surréagi pour une bêtise ! Je vous en supplie, ne détruisez pas ma vie pour un cornet de glace !