L’Arvenza

Elena Moretti n’était pas entrée dans la villa du lac de Côme pour se venger.

Du moins, c’est ce qu’elle répétait en traversant le portique de pierre pâle, sa mallette couleur crème calée sous le coude, écoutant le clapotis régulier de l’eau qui montait des berges privées par les immenses baies vitrées. Elle venait au titre de directrice financière d’Arvenza Global pour inspecter un actif immobilier convoité par la holding, rien de plus. Une banale affaire d’inventaire avant signature. Un investissement stratégique d’un fonds d’arbitrage.

Mais lorsqu’elle aperçut Lorenzo Bellini installé à la table de marbre noir, son costume bleu nuit impeccablement coupé, drapé dans l’assurance de ceux qui n’ont jamais eu à justifier leur place au monde, le destin cessa de ressembler à une simple coïncidence.

À côté de lui siégeait Bianca, sa mère, engoncée dans un tailleur beige rehaussé de perles de culture. Et en léger retrait, comme une silhouette esquissée dans une lumière dérobée, Giulia Rinaldi. La maîtresse pour laquelle Lorenzo inventait des réunions tardives depuis quatorze mois.

La première partie de la rencontre s’était brisée net sur le petit terminal de paiement noir de maître Conti. Deux bips secs. Deux refus sans appel. Les cartes bancaires de luxe que Lorenzo exhibait avec arrogance étaient mortes au moment précis où Elena, assise dans sa berline quelques jours après la signature du divorce, avait clôturé les lignes de crédit garanties par ses propres comptes titres.

« Docteur Moretti, souhaitez-vous poursuivre votre évaluation ? » demanda Conti, rompant le silence de plomb qui écrasait le salon d’apparat.

Elena lissa d’un geste précis le revers de sa veste en crêpe ivoire. Ses ongles, coupés court et laqués d’un vernis translucide, ne tremblaient pas.

« Nous n’avons pas terminé, maître Conti, » répondit-elle d’une voix posée. « Mais avant d’aborder les clauses de cession d’Arvenza Global, il me semble indispensable de dissiper un malentendu qui pourrait coûter très cher à l’étude. »

Lorenzo s’avança vers la table, le front luisant sous la lumière filtrée des lustres de Murano. L’air condescendant qu’il arborait dix minutes plus tôt s’était désintégré, laissant place à une colère sourde, d’autant plus violente qu’elle était nourrie par la panique.

« Elena, ça suffit, » lâcha-t-il entre ses dents, baissant d’un ton pour tenter de retrouver un semblant d’autorité conjugale. « Tes petits règlements de comptes n’ont pas leur place ici. Tu as bloqué mes comptes par pure mesquinerie post-divorce. Nous réglerons cela avec les avocats dès demain matin. Maître Conti, veuillez ignorer cette mascarade. Je vais téléphoner immédiatement à mon banquier à Lugano pour virer les fonds par télex. »

Elena ne cilla pas. Elle posa sa mallette à plat sur la table, en fit jouer les deux loquets de laiton qui claquèrent avec une netteté d’horlogerie, et en sortit trois chemises cartonnées bleues estampillées du sceau d’Arvenza Global.

« Appelle qui tu voudras, Lorenzo. Lugano, Zurich ou Milan. Mais avant de composer le moindre numéro, jette un coup d’œil à l’annexe trois. »

Bianca se leva avec une raideur de statue de sel. Son visage poudré trahissait un dégoût viscéral, celui d’une aristocrate de province refusant d’admettre que le sol sous ses pieds n’était que du sable mouvant.

« De quel droit parlez-vous sur ce ton à mon fils ? » cracha la femme mûre en ajustant convulsivement son rang de perles. « Vous n’étiez qu’une orpheline ambitieuse quand il vous a épousée. Une comptable que nous avons accueillie par charité dans notre famille ! Sans notre nom, vous ne seriez rien dans cette région ! »

Elena la fixa droit dans les yeux. Un regard dénué de haine, froid comme une vitre d’hiver, qui fit reculer l’aînée d’un demi-pas.

« Votre nom, Bianca, était criblé d’hypothèques judiciaires en 2017. La manufacture de soierie de votre défunt mari affichait deux millions quatre cent mille euros de dettes d’exploitation non provisionnées. Si je n’avais pas restructuré le passif sous le paravent d’une fiducie luxembourgeoise la veille de mon mariage avec votre fils, vos perles seraient aujourd’hui dans la vitrine d’un commissaire-priseur judiciaire. Vous le saviez parfaitement. Vous avez simplement préféré vous convaincre que la dot venait du ciel. »

Giulia Rinaldi se déplaça nerveusement vers la porte vitrée donnant sur la terrasse. Ses talons aiguilles faisaient un cliquetis instable sur le marbre. Elle regardait alternativement Lorenzo et cette femme qu’on lui avait toujours décrite comme une gestionnaire grise, terne, tout juste bonne à tenir l’agenda d’une société d’import-export.

« Lorenzo… » murmura Giulia, la voix altérée par une angoisse sincère. « Tu m’avais dit que cette villa était déjà bloquée par ton holding familial. Tu m’avais promis que nous emménagerions avant l’automne. »

« Tais-toi un instant, Giulia ! » aboya Lorenzo, perdant pour la première fois son vernis d’homme du monde.

Il s’empara du dossier qu’Elena avait fait glisser vers lui. Ses doigts fébriles tournèrent la première page.

« Qu’est-ce que c’est que ce tissu de mensonges ? »

« Ce n’est pas un mensonge, » expliqua Elena sans élever la voix, s’adressant autant à Conti qu’à Lorenzo. « C’est l’audit médico-légal des flux financiers du groupe Bellini & Partners sur les vingt-quatre derniers mois. Réalisé par le département de conformité d’Arvenza. Tu as créé cette entité l’année dernière pour te donner l’illusion d’être un gestionnaire de patrimoine indépendant. Mais pour amorcer tes investissements, tu as émis des billets de trésorerie garantis par des actions de ma propre société. Tu as falsifié ma signature électronique sur trois mandats de nantissement. »

Le silence retomba, plus suffocant encore.

M. Conti redressa lentement ses lunettes d’écaille. En tant qu’officier ministériel et gestionnaire de transactions pour de grands comptes internationaux, le terme « falsification » changeait instantanément la nature de l’entrevue.

« Docteur Moretti… êtes-vous en train d’affirmer que les fonds présentés pour cette acquisition proviennent d’un nantissement illégitime ? »