« Plus maintenant, Monsieur, intervint froidement Maître Voronov en lui tendant un pli scellé. Voici l’acte de révocation immédiate de votre droit d’occupation temporaire, signé ce matin par la propriétaire des lieux en conformité avec l’article 41 du code civil et les dispositions successorales applicables. Vous avez deux heures pour récupérer vos effets personnels sous la surveillance de cet officier ministériel. Passé ce délai, tout ce qui se trouvera encore dans cet appartement sera consigné à vos frais au greffe municipal. »
Maxime déchira l’enveloppe avec frénésie, parcourant les lignes rédigées en termes juridiques impitoyables. Ses mains commencèrent à trembler. L’arrogance et le mépris qui ornaient son visage la veille s’effondrèrent d’un coup, révélant la lâcheté paniquée d’un homme pris au piège de sa propre cupidité.
« Olga… murmura-t-il, la voix subitement brisée, tentant d’adopter un ton suppliant qui sonnait faux. Parlons-en… Ne fais pas ça. Nous sommes mariés devant Dieu et devant les hommes. On ne peut pas détruire une famille pour une simple dispute d’organisation ! Maman s’emporte facilement, mais elle ne voulait pas mal faire… »
« Assez, Maxime, trancha Olga. Chaque mot qui sort de ta bouche depuis des mois n’est qu’un mensonge calculé. Tu ne m’as jamais aimée. Tu voulais cet appartement. Tu voulais le confort d’un grand bien bourgeois sans débourser un centime, et tu projetais déjà d’installer ta mère ici pendant que vous m’auriez reléguée au rôle de servante docile dans ma propre maison. »
« Ce n’est pas vrai ! » cria Galina Ivanovna, tentant de bousculer le policier, son masque de respectabilité brisé en mille morceaux. « Tu es une fille ingrate, une avare ! Tu n’as jamais mérité mon fils ! Regardez-la, messieurs les agents, elle n’a même pas de cœur ! Elle préfère de vieux meubles pourris à la famille ! Mon fils t’a honorée en t’épousant ! Qu’est-ce que tu es sans lui ? Une pauvre fille solitaire qui finira desséchée dans son vieux taudis ! »
« Madame, si vous ne cessez pas immédiatement vos vociférations et vos injures publiques, je vous place en garde à vue pour outrage et entrave à l’exécution d’une décision de justice, déclara l’officier de police d’une voix sèche et sans réplique. Messieurs les déménageurs, remportez ces cartons immédiatement dans votre camion. Ce palier doit être dégagé sur-le-champ. »
Les deux ouvriers ne se le firent pas dire deux fois : ils ramassèrent leurs sangles et entreprirent de redescendre le mobilier hétéroclite de la vieille femme sous ses imprécations impuissantes.
Le serrurier mandaté par Maître Voronov arriva enfin, sa trousse à outils à la main. En moins d’un quart d’heure, la serrure dorée installée par la belle-mère fut démontée et remplacée par un cylindre de haute sécurité multipoints dont seules Olga et le notaire possédaient les exemplaires.
Pendant ce temps, sous l’œil vigilant de l’huissier, Maxime dut pénétrer dans l’appartement pour y rassembler ses affaires. Olga refusa d’entrer avec lui ; elle resta sur le seuil, le regard rivé sur la cage d’escalier où les pas lourds des déménageurs s’éloignaient peu à peu. Maxime sortit ses costumes, ses chaussures, ses quelques livres et gadgets électroniques, les entassant sans ménagement dans deux grandes valises en toile. Il semblait soudain diminué, ratatiné par l’humiliation publique et la déroute foudroyante de ses ambitions.
Lorsqu’il revint sur le palier avec ses bagages, il s’arrêta devant Olga, les yeux rougis par un mélange de dépit et de honte amère.
« Tu le regretteras, Olga. Tu finiras seule dans ce grand appartement vide. Les souvenirs ne te tiendront pas chaud cet hiver. »
Olga le regarda droit dans les yeux, sans la moindre trace de haine ni de regret.
« La solitude est mille fois plus douce que la compagnie de ceux qui ne cherchent qu’à vous dépouiller de ce que vous êtes. Adieu, Maxime. Mon avocat vous transmettra la requête en divorce dès demain matin. »
L’huissier fit signer le procès-verbal de constatation, salua respectueusement la jeune femme, puis escorta Maxime et sa mère jusqu’au rez-de-chaussée. À travers les fenêtres de la cage d’escalier, Olga put entendre les cris hystériques de Galina Ivanovna retentir encore un moment dans la cour intérieure enneigée, vociférant contre le froid, le système, la justice et l’ingratitude humaine, avant que le claquement sourd de la portière d’un taxi ne mette un terme définitif à son vacarme.
Le silence retomba sur l’immeuble. Un silence profond, pur, presque religieux, seulement troublé par le souffle du vent d’hiver contre les vitres anciennes.
Olga rentra chez elle et referma la lourde porte en chêne. Elle tourna la nouvelle clé dans le barillet : trois tours parfaits, nets, sans le moindre jeu. Elle était chez elle.
Elle avança dans le salon. L’air était encore frais, mais le calme qui régnait désormais dans ces pièces était d’une beauté rédemptrice. Sans perdre une minute, elle se mit au travail. Elle commença par retirer le napperon synthétique et la photo encadrée de Maxime, qu’elle jeta directement dans le conduit du vide-ordures. Puis, avec l’aide précieuse du concierge de l’immeuble qu’elle fit monter pour lui donner un coup de main, elle récupéra sur le palier le porte-manteau artisanal de son grand-père, miraculeusement intact sous ses couches de vieux journaux protecteurs.
Ensemble, ils le réinstallèrent à sa place originelle dans le vestibule. Olga passa un chiffon imbibé d’huile de lin sur le bois patiné, effaçant les traces de poussière et de maltraitance. Le bois parut absorber l’huile avec avidité, retrouvant instantanément son éclat chaud et bienveillant, comme si l’âme du vieil artisan reprenait possession de chaque recoin de la demeure.
Elle remit ensuite la grande armoire vitrée à son emplacement exact près de la baie vitrée du salon. Elle déplaça de nouveau le ficus verdoyant sur le large rebord de la fenêtre, veillant à ce que ses larges feuilles captent les derniers reflets cuivrés du soleil couchant qui perçaient enfin la chape de nuages gris.