Olga leva les yeux, surprise. « Une condition ? »

« Précisément. L’acte stipule que ce bien est un legs exclusif et inaliénable à titre personnel, exempt de toute communauté présente ou future, ce qui est habituel. Mais il y a ajouté une clause particulièrement rigoureuse : aucune tierce personne, y compris un conjoint ou les ascendants de celui-ci, ne peut prétendre à un droit de résidence permanent ou à une inscription cadastrale durable sans l’approbation écrite, certifiée par acte notarié, de l’unique propriétaire en titre. De plus, son enregistrement temporaire que vous avez consenti à votre époux comporte une faille majeure qu’ils ignorent sans doute. »

Voronov fit glisser un formulaire officiel sous le regard avide d’Olga.

« Lorsque vous avez signé le formulaire d’enregistrement temporaire de résidence pour Maxime il y a trois mois, vous avez utilisé le modèle standard de cohabitation à durée déterminée, révocable ad nutum par simple notification unilatérale du propriétaire légitime, sous préavis de quarante-huit heures en cas de violation de l’usage paisible des lieux. Votre grand-père m’avait expressément fait enregistrer ce formulaire auprès de la préfecture bien avant son décès, pour parer à toute éventualité matrimoniale hasardeuse. Il ne faisait guère confiance aux hommes pressés d’épouser une fille possédant un deux-pièces au cœur de la métropole. »

Un frisson d’émotion et de gratitude traversa l’échine d’Olga. Son aïeul l’avait protégée par-delà la mort.

« Que dois-je faire maintenant, Maître ? » demanda-t-elle, la mâchoire serrée.

« Si vous voulez vous en sortir proprement et sans qu’ils ne puissent retourner la situation contre vous, nous devons agir vite, avec une précision chirurgicale, répondit Voronov en sortant son stylo plume. Vous devez révoquer formellement son droit d’occupation dès aujourd’hui. Je vais préparer l’acte d’expulsion administrative pour rupture de concorde et occupation abusive de tiers non autorisé. Ensuite, vous ferez constater les modifications illicites opérées sur le bien—le changement de serrure et l’évacuation de votre mobilier ancestral sans votre consentement constituent une effraction caractérisée et une atteinte à la propriété privée. J’ai deux confrères huissiers qui se feront un devoir de vous assister cet après-midi même. »

Pendant que l’homme de loi rédigeait les documents avec une célérité redoutable, Olga ressentit un mélange de vertige et de soulagement. Il n’y aurait pas de réconciliation possible, pas de compromis tiède. Elle savait que son mariage était mort au moment exact où la nouvelle serrure avait été posée sur sa porte.

À quatorze heures, accompagnée de Maître Voronov et d’un huissier de justice flanqué de deux officiers de police municipale appelés en renfort pour trouble à l’ordre public, Olga regagna l’immeuble.

En arrivant au quatrième étage, elle découvrit que le grand débarquement avait déjà commencé : trois énormes malles en osier, des cartons ficelés et une vieille commode défraîchie bloquaient la moitié du palier. Galina Ivanovna était là, dirigeant deux déménageurs en sueur avec des éclats de voix autoritaires.

« Faites attention aux miroirs, idiots ! Ne cognez pas contre la rampe ! criait la belle-mère, hilare et triomphante. Portez tout dans le salon, près de la grande fenêtre ! »

À la vue d’Olga flanquée de quatre hommes en costume sombre et en uniforme, la mégère s’arrêta net, un rouleau de ruban adhésif à la main.

« Qu’est-ce que c’est que cette mascarade ? lança-t-elle avec une arrogance feinte. Olga, tu as perdu la tête ? Qui sont ces gens ? Fais-les déguerpir, les déménageurs doivent finir avant la tombée de la nuit ! »

L’huissier de justice, un homme corpulent à la voix de baryton, fit un pas en avant, déployant un document officiel frappé du sceau d’État.

« Madame Galina Ivanovna ? Je suis Maître Durov, huissier de justice auprès du tribunal d’instance. Je vous notifie par la présente une ordonnance d’interdiction formelle de pénétrer dans ces lieux et une sommation immédiate de dégager les parties communes de l’immeuble. Tout bien personnel introduit sans le consentement exprès de Madame Olga Ivanova, unique et légitime propriétaire de cet appartement, sera confisqué ou évacué aux frais de son propriétaire. »

Le visage de la belle-mère vira au cramoisi. Ses yeux exorbités passèrent de l’huissier à sa belle-fille.

« Espèce de petite vipère ! s’époumona-t-elle en pointant un doigt tremblant vers Olga. Tu oses me faire ça ? À moi ? La mère de ton époux ? Tu crois que tu es chez toi ? Maxime va te régler ton compte ! Il est le maître ici ! Je vais l’appeler sur-le-champ ! »

Elle fouilla fébrilement dans son sac à main pour en tirer son téléphone portable, composant le numéro de son fils avec des gestes convulsifs. Les déménageurs, flairant le conflit judiciaire et craignant de ne pas être payés, posèrent prudemment une commode sur le linoléum du palier et reculèrent vers la cage d’escalier.

« Capitaine, dit Maître Voronov au policier qui l’accompagnait, veuillez faire constater que cette dame a ordonné le changement illégal du barillet d’entrée sans titre de propriété. Un serrurier mandaté par la cour est déjà en bas pour réinstaller la serrure d’origine de ma cliente. »

« Vous n’avez pas le droit ! hurla Galina Ivanovna, sa voix perçante résonnant contre les murs de brique jusqu’au rez-de-chaussée. Maxime ! Viens vite ! Cette folle a ramené la police pour me jeter dans l’escalier ! »

Vingt minutes plus tard, Maxime monta les escaliers quatre à quatre, le manteau déboutonné, le souffle court et les traits tirés par une terreur rageuse. En découvrant l’attroupement devant son palier, son regard tomba d’abord sur Olga, immobile, calme et distante comme une reine d’hiver observant une rébellion misérable.

« Olga ! Qu’est-ce que ça veut dire ? Tu es devenue folle à lier ? rugit-il en tentant de s’avancer vers elle. Fais sortir ces flics de chez nous ! »

L’un des agents de police s’interposa immédiatement, posant une main ferme sur le torse de Maxime pour bloquer son élan.

« Restez calme, Monsieur. Reculez d’un pas. »

« Comment ça, “restez calme” ? C’est mon domicile ! C’est ma femme ! »