« Capitaine Laurent ! » s’exclama Giulia en se retournant, retrouvant son sourire mielleux d’hôtesse zélée. « Regardez un peu ce qui se passe ! Cette vagabonde s’est infiltrée jusqu’au pied de votre appareil. Je m’apprêtais justement à la faire évacuer par la sécurité pour que vous puissiez préparer le vol des vrais passagers sans encombre… »

Le commandant Laurent ne lui accorda même pas un regard. Il passa devant elle comme si elle était invisible, la bousculant presque dans son élan. Arrivé devant la vieille dame au cabas décoloré, l’officier retira solennellement sa casquette galonnée, l’écrasa contre son torse et s’inclina profondément dans un geste d’un respect absolu.

« Madame Bianchi… » murmura-t-il, la voix troublée par l’émotion. « Pardonne-nous. Je vous en conjure, pardonnez-nous. Si j’avais su que vous marchiez depuis l’accès nord, je serais venu en personne avec la voiture de piste. Vous ne devriez jamais subir un tel traitement ici. »

Giulia sentit l’air se dérober sous ses pieds. Le sol en bitume sembla osciller. Les bruits de fond de l’aéroport — les réacteurs lointains, les bips de recul des engins de piste, les ordres radio — s’évanouirent dans un sifflement assourdissant qui lui vrilla les tympans.

« Madame… Bianchi ? » balbutia-t-elle, son visage virant instantanément au blanc crayeux.

Ce nom flottait dans les couloirs du siège d’Apex Wings comme une entité presque mythique. Hélène Bianchi. L’héritière et actionnaire majoritaire du consortium Bianchi Aérospatiale, géant industriel possédant non seulement une flotte gigantesque d’avions d’affaires dans le monde entier, mais contrôlant également la majorité absolue du capital de la compagnie qui employait Giulia. C’était la propriétaire légale de l’appareil posé là, mais aussi celle qui signait, par le biais de ses holdings, les contrats et les salaires de l’ensemble de la direction.

Hélène Bianchi était connue dans le milieu pour son aversion totale pour les mondanités et son dévouement acharné à des œuvres philanthropiques qu’elle gérait dans la discrétion la plus stricte. Ayant perdu son fils unique dix ans plus tôt dans un accident, elle fuyait les photographes, le luxe ostentatoire et les salons parisiens, consacrant son temps à visiter des cliniques pédiatriques et des centres de formation pour orphelins qu’elle finançait personnellement d’un bout à l’autre de l’Europe. Elle revenait tout juste de Turin, voyageant en train de banlieue pour ne pas attirer l’attention, avant de devoir regagner la Suisse pour signer la cession d’un fonds d’aide humanitaire.

Giulia porta une main tremblante à sa gorge. L’arrogance féroce qui sculptait ses traits quelques secondes plus tôt s’était effondrée, laissant place à une terreur pure, viscérale, qui lui nouait l’estomac.

Hélène Bianchi posa une main affectueuse sur le bras du commandant Laurent pour l’inviter à se redresser.

« Ne vous inquiétez pas, Marco », dit-elle doucement. « Mes vieilles jambes ont simplement besoin de bouger après ces quelques heures passées dans le compartiment d’un train régional. Mais il semblerait que ma présence ici offense le sens esthétique de votre jeune collaboratrice. »

Le regard du commandant Laurent se tourna alors vers Giulia. Ses yeux bleus, d’ordinaire si bienveillants avec l’équipe de piste, brûlaient d’un mépris implacable, froid, sans la moindre pitié.

« Mademoiselle Rossi », dit le pilote d’une voix qui claqua comme un fouet. « Avez-vous la moindre idée de ce que vous venez d’accomplir ? Vous venez d’insulter, de menacer et de tenter de violenter la femme à qui appartient chaque boulon, chaque siège et chaque goutte de kérosène de cet avion. La femme dont le nom figure au sommet de vos bulletins de paie. »

Giulia chancela en arrière. Ses genoux tremblaient si violemment qu’elle dut faire un effort surhumain pour ne pas s’effondrer sur le tarmac humide.

« Je… Madame… je vous en supplie… » bégaya-t-elle, les larmes brouillant subitement son champ de vision, son maquillage commençant à couler sur ses joues blêmes. « Je ne savais pas ! Le protocole ne m’avait pas avertie de votre arrivée sous cette forme… Les consignes de sécurité sont tellement strictes… Je faisais simplement mon travail, je vous le jure ! »

Hélène Bianchi s’avança lentement d’un pas, réduisant la distance qui la séparait de la jeune femme terrifiée. Elle ne manifestait aucune colère visible, aucun éclat de rage vengeur. Et c’était précisément ce calme souverain, presque funèbre, qui terrorisait Giulia jusqu’à la moelle des os.

« Votre travail, mademoiselle ? » demanda Hélène d’une voix feutrée mais qui portait sans peine dans le silence pesant de la piste. « Votre travail consiste-t-il à juger de la valeur d’une âme humaine à l’usure de son manteau ? Votre fonction vous donne-t-elle le mandat d’écraser sous votre talon ceux qui vous paraissent trop faibles pour répliquer ? »

Giulia baissa la tête, incapable de soutenir ce regard gris qui semblait lire à livre ouvert toutes ses hypocrisies, toutes ses compromissions, toute sa vanité creuse.

« Vous pensiez que le luxe était une citadelle protégée contre la laideur du monde ordinaire », continua la vieille dame avec une lucidité chirurgicale. « Vous pensiez que me piétiner vous élevait au-dessus de votre propre condition. Mais la vérité, mademoiselle, c’est que sous vos parures de marque et votre morgue ridicule, vous êtes d’une effroyable pauvreté. »

Hélène se tourna ensuite vers le commandant de bord.

« Marco, où se trouve le directeur des opérations générales de l’aéroport ce matin ? Monsieur Vasseur est-il en fonction ? »

« Il est dans son bureau au troisième étage, madame. Il vous attendait pour la signature des protocoles de vol. »

« Faites-le descendre immédiatement », ordonna la dame sans élever la voix. « Nous ne monterons pas à bord avant d’avoir réglé un problème de gouvernance qui me paraît urgent. »

Le pilote porta son émetteur radio à ses lèvres. Quelques mots précis suffirent à déclencher une panique feutrée au sommet de la tour de commandement. Moins de quatre minutes plus tard, la porte de service du terminal s’ouvrit à la volée. Henri Vasseur, le directeur de la base aéroportuaire, un homme d’une cinquantaine d’années toujours prompt à flatter les puissants, déboulait sur le bitume sans même avoir pris le temps de nouer sa cravate, le front baigné d’une sueur froide.