Ce matin-là, le vol A-09 était l’événement névralgique de la semaine. Un Gulfstream G650ER flambant neuf, évalué à plus de soixante-cinq millions d’euros, devait décoller pour Zurich avec à son bord des personnalités dont les noms n’apparaissaient jamais dans la presse grand public mais figuraient en tête des conseils d’administration les plus influents du globe. L’atmosphère était électrique. Les agents au sol s’affairaient, vérifiant les manifestes de bord, ajustant les compositions florales d’orchidées blanches et s’assurant que le champagne millésimé reposait à la température exacte requise par le protocole.
Giulia jeta un coup d’œil agacé à sa montre sertie de brillants. Sept heures dix. Les passagers principaux allaient arriver d’une minute à l’autre.
Soudain, une silhouette attira son regard à travers les immenses baies vitrées donnant sur la baie d’embarquement numéro trois. Giulia s’immobilisa, les yeux plissés par une incrédulité mêlée d’un profond dégoût.
Une femme marchait lentement le long de la ligne jaune délimitant la zone sécurisée du tarmac. Elle semblait avoir largement dépassé les soixante-dix ans. Son allure jurait de manière presque insultante avec le décor d’une froide perfection. Elle portait un trench-coat beige usé jusqu’à la trame, dont les coutures aux manches commençaient à s’effilocher, des souliers plats en cuir patiné par d’interminables marches et un foulard de laine fané noué sous le menton. Dans sa main droite, elle serrait un cabas en tissu à carreaux décolorés, semblable à ceux que les retraités traînent sur les marchés provinciaux du dimanche matin. Son visage, profondément sillonné de rides, était marqué par une fatigue évidente, mais ses yeux gris possédaient une fixité étrange, sereine, presque déroutante.
Giulia sentit le sang lui monter aux tempes. Comment un tel déchet visuel avait-il pu franchir le périmètre de sécurité ? Était-ce une femme de ménage égarée ? Une intruse ayant profité d’un portillon mal verrouillé ? La seule présence de cette ombre fripée devant l’appareil risquait de ternir l’image immaculée de la compagnie au moment précis où les clients d’élite descendraient de leur limousine.
Elle poussa violemment la lourde porte vitrée menant à la passerelle extérieure, ignorant le vent glacial qui s’engouffra aussitôt sous sa veste.
« Hé, vous là-bas ! » cria Giulia d’une voix stridente qui coupa le ronronnement lointain des turbines d’un biréacteur en cours de maintenance.
La vieille dame s’arrêta à une dizaine de mètres de la passerelle du jet. Elle tourna lentement la tête vers la jeune femme, sans esquisser le moindre mouvement de panique.
Giulia s’avança à grandes enjambées, les lèvres pincées, le visage déformé par une fureur contenue.
« Vous n’avez pas d’yeux pour lire les panneaux d’interdiction ? » lança-t-elle en se plantant devant l’inconnue, l’arrogance vibrant dans chaque syllabe. « Qu’est-ce que vous fabriquez ici ? Cette zone est un accès strictement réservé. Vous n’avez absolument rien à faire sur cette piste ! »
La vieille femme la fixa un instant en silence. Ses pupilles claires semblaient sonder Giulia bien au-delà de son uniforme impeccable et de son rouge à lèvres parfait.
« Bonjour, mademoiselle », répondit-elle d’une voix douce mais d’une fermeté inattendue, dénuée de tout tremblement sénile. « Je me rends simplement vers cet appareil. On m’a indiqué qu’il était prêt pour l’embarquement. »
Un rire sec, cruel et moqueur jaillit de la gorge de Giulia. Elle posa ses mains sur ses hanches, toisant l’inconnue de la tête aux pieds avec une insistance humiliante, s’attardant sur les chaussures poussiéreuses et le cabas élimé.
« Vers cet appareil ? Vous plaisantez, j’espère ? » railla Giulia en levant le menton. « Regardez-vous deux secondes dans une glace. Savez-vous seulement ce que c’est que cet avion ? Ce n’est pas un car de ramassage municipal pour le marché aux légumes, ma petite dame. C’est un jet privé d’exception. Une seule heure de vol sur cette machine coûte probablement le montant de votre maigre retraite annuelle. »
Deux agents de piste, vêtus de gilets fluorescents, s’étaient arrêtés non loin de là, mal à l’aise devant la violence disproportionnée du ton de leur supérieure. Personne n’osait pourtant intervenir ; le tempérament vindicatif de Giulia était redouté de tout le personnel.
La vieille dame ne baissa pas les yeux. Elle esquissa un imperceptible sourire triste, secouant la tête avec une pointe de compassion qui piqua Giulia au vif bien plus qu’une bordée d’injures ne l’aurait fait.
« L’habit ne fait pas toujours le voyageur, mademoiselle », remarqua calmement l’aînée. « Parfois, les apparences trompent ceux qui ne savent regarder que le vernis des choses. »
Cette remarque fit perdre tout contrôle à la jeune responsable. Être contredite et sermonnée par une mendiante sur son propre terrain était insupportable.
« Assez de philosophie de comptoir ! » aboya Giulia en s’approchant d’un pas menaçant, tendant un doigt autoritaire vers la porte du terminal. « Vous allez faire demi-tour immédiatement avant que je ne fasse intervenir la police de l’air et des frontières. Vous serez arrêtée, fouillée et expulsée comme vous le méritez. Allez, ouste ! Dégagez de mon tarmac ! »
Elle fit un geste brusque pour repousser la vieille dame par le bras. Mais avant même que ses ongles laqués n’effleurent le tissu élimé du trench-coat, une voix d’homme, sèche comme un coup de fusil, fendit l’air frais du matin.
« Mademoiselle Rossi ! Touchez à cette femme et vous quittez cet aéroport entre deux menottes à la seconde même ! »
Giulia sursauta, le bras suspendu dans le vide.
Le commandant Marco Laurent, le chef pilote en chef d’Apex Wings, descendait précipitamment l’escalier escamotable du Gulfstream. Homme respecté d’une cinquantaine d’années, ancien pilote de chasse aux tempes grisonnantes et aux états de service irréprochables, Laurent descendait les marches quatre à quatre avec une précipitation qu’on ne lui connaissait jamais. Son visage, d’ordinaire impassible et flegmatique, trahissait une angoisse mêlée d’une déférence absolue.
Giulia laissa échapper un soupir de soulagement teinté de triomphe. Elle pensa aussitôt que le pilote venait enfin remettre de l’ordre et chasser cette intruse grotesque.