Salvatore Greco se tenait à la droite de Dominic, les mains croisées sur le pommeau d’une canne en bois sombre qu’il ne portait que par pure coquetterie de vieil aristocrate du crime. Ses yeux injectés de sang fixèrent Victor avec un dédain souverain.
« Tu as toujours été un crétin à la vue courte, Victor, » lâcha le vieil homme, la voix rauque, usée par cinquante ans de tabac brun et de silences calculés. « Ta fille avait tiré le ticket gagnant pour toute votre lignée de charognards. Et toi, tu as cru bon de lui fracasser les os. »
« Salvatore… attends, » bégaya Victor en tendant une paume tremblante. « C’est une affaire de famille. Un litige privé. Dominic… ce gamin ne peut pas décider de notre ruine sur un caprice. Nous avons des contrats, nous avons— »
« Vous n’avez plus rien, » coupa Dominic.
Le ton n’était ni furieux, ni théâtral. C’était le timbre sourd, métallique et glacial d’un arrêt de mort prononcé dans une cour sans appel. Dominic ne levait pas les mains. Il n’en avait nullement besoin. Derrière Salvatore, les deux policiers en uniforme stationnés près de la réception n’avaient même pas esquissé un geste pour s’interposer ; au contraire, l’un d’eux, un brigadier aux tempes grisonnantes, avait fait demi-tour pour aller verrouiller la porte coupe-feu du palier, isolant méthodiquement le couloir du reste de l’hôpital.
Anthony Romano, le sang chaud et la mâchoire serrée, tenta un sursaut d’orgueil insensé.
« Tu te prends pour qui, ordure ? Tu crois qu’on a peur de tes costards sur mesure ? » Il fit un pas en avant, le poing crispé dans la poche de son blouson en cuir, cherchant sans doute l’acier froid d’un cran d’arrêt. « C’est ma sœur ! Si on veut lui réapprendre le respect, c’est notre droit de sang ! Et ton bâtard dans son ventre, c’était rien qu’une— »
Le bruit ne fut pas celui d’un coup de feu, mais celui, écœurant et sec, d’un cartilage qui se pulvérise.
Dominic avait bougé avec une vélocité que son imposante carrure ne laissait pas présager. En une fraction de seconde, il avait réduit la distance, esquivé le geste avorté du jeune homme et planté la base de sa paume droite dans le nez d’Anthony. Avant même que le premier cri d’agonie ne puisse franchir la gorge du fils aîné, Dominic lui avait saisi la gorge d’une main pour le soulever et l’écraser violemment contre la cloison carrelée.
Le plâtre et la faïence craquèrent sous l’impact. Anthony suffoquait, les yeux exorbités, le sang jaillissant à flots entre ses lèvres entrouvertes. Les sept autres frères firent un mouvement instinctif pour charger, mais ils s’arrêtèrent net : quatre des hommes en costume sombre venus du hall venaient de dégainer sous leurs aisselles des pistolets lourds équipés de longs silencieux tubulaires, pointés droit sur leurs visages sans le moindre tremblement.
« Un seul souffle, » murmura Salvatore sans hausser la voix, « et on nettoie ce carrelage avec vos tripes avant que l’infirmière ne revienne avec les poches de sang. »
Le silence retomba, troué seulement par le râle étranglé d’Anthony.
Dominic colla son visage à quelques centimètres de celui de son beau-frère. Son regard était d’une noirceur absolue, dénué de la moindre lueur d’humanité.
« Tu as frappé une femme enceinte de sept mois, » chuchota Dominic. « Tu lui as brisé les côtes pendant qu’elle te suppliait d’épargner son enfant. Est-ce que tu as pensé à ce moment précis à ce que ça ferait de manquer d’air ? »
Ses doigts s’enfoncèrent dans les chairs du cou d’Anthony, coupant le flux carotidien. Les yeux du jeune homme commencèrent à révulser, ses jambes battaient le vide, ses mains cherchaient vainement à desserrer l’étau de fer qui lui broyait la trachée.
« Dominic… pitié ! » cria soudain Michael, le second, les larmes aux yeux, les mains levées dans un geste de soumission absolue. « C’était pas prévu ! Papa lui a juste dit de signer les procurations pour les terrains de l’entrepôt ! Elle a refusé, elle a dit qu’elle appartenait aux Moretti maintenant… Anthony s’est emporté, il l’a poussée… et quand elle est tombée dans l’escalier, on a paniqué… on a essayé de lui faire fermer sa gueule pour pas qu’elle parle ! »
Dominic tourna lentement la tête vers Michael, sans pour autant relâcher son étreinte sur le mourant.
« Elle est tombée dans l’escalier ? » demanda Dominic, la voix dangereusement calme.
Michael déglutit avec effroi.
« Le médecin a compté les hématomes, » continua Dominic. « Des coups de pied. Au ventre. Aux reins. Vous l’avez piétinée alors qu’elle était au sol. »
D’un mouvement sec du bras, Dominic jeta Anthony à terre comme un sac d’ordures. Le jeune homme s’effondra sur le lino, crachant une écume rougeoyante, gémissant dans un hoquet de terreur brute.
Victor Romano tremblait désormais de tout son corps. Son téléphone vibrait sans discontinuer dans sa poche. Les écrans de tous les frères s’allumaient l’un après l’autre, égrenant la litanie de leur destruction méthodique : les douanes venaient de saisir l’intégralité de leurs cargaisons au terminal 4 ; le procureur fédéral venait d’émettre des mandats d’arrêt pour fraude fiscale et association de malfaiteurs sur les comptes offshore de la famille ; les licences d’exploitation de leurs sociétés de camionnage venaient d’être révoquées par décret préfectoral d’urgence.
En moins de dix minutes, quarante années de prédation et d’intimidations menées par le clan Romano venaient d’être rayées de la carte de la ville.
« Tu es un monstre, Moretti, » murmura Victor, la haine disputant la place à la panique dans ses yeux fuyants. « Elle est ma fille. Tu n’avais pas le droit d’intervenir entre un père et ses enfants. »
Dominic lissa d’un geste précis le revers de sa veste, comme s’il s’époussetait d’une vulgaire poussière.
« Vous n’avez plus d’enfants, Victor, » répondit-il d’une voix sourde. « Vous n’avez plus d’entreprises, plus de comptes bancaires, plus d’amis au tribunal, et à partir de cette seconde, vous n’avez plus de toit. »