Daniele ne la regardait pas. Ses yeux allaient de mon col de veste à la poignée de la porte d’entrée, puis revenaient se planter dans la poitrine de son père avec cette violence sèche que j’avais trop souvent prise pour de l’assurance.
« Tu délires complètement, lâche Daniele d’une voix basse, presque sifflante. Qu’est-ce que tu racontes avec cette bicoque ? Tu vas vraiment donner du crédit à cette hystérique ? Elle s’est jetée contre le buffet de l’entrée parce que j’ai refusé qu’elle fouille dans les relevés du cabinet ! Regarde-le, papa. Il est venu ici avec l’intention d’en découdre. Appelle les gendarmes, bon sang ! »
Lorenzo ne cille pas. Ses paupières sont gonflées par l’insomnie, de petites poches violacées qui trahissent la fatigue accumulée bien avant cette nuit. Il a soixante-huit ans, quatre de plus que moi. Nous avons fait notre service militaire la même année à Bologne, avant qu’il ne reprenne le négoce de vins de son oncle et que je ne m’enterre dans mes trois hectares de vignes et mes serres de maraîchage. Nous ne nous sommes jamais tutoyés, même le jour du mariage sous les lustres du domaine de Vignola.
« Monte dans la voiture, Samuele, dit Lorenzo sans hausser la voix. Daniele, toi aussi. »
« Il est hors de question que je monte avec lui », rétorque le fils en rejetant sa tête en arrière.
Lorenzo ramasse la clé d’un geste sec. Le métal tinte contre son alliance. « Tu monteras parce que c’est moi qui te le demande. Et parce que si nous laissons les gendarmes monter là-haut avant nous, ce ne sera plus une affaire de famille. »
L’air de la nuit sur les collines a le goût de la terre retournée et du moût qui achève de fermenter dans les cuves profondes. Mon pick-up reste garé en travers de l’allée des Valli, feux de croisement éteints, la batte de frêne toujours calée sous le tissu rugueux du siège passager. Je monte à l’arrière de la Mercedes de Lorenzo. Les cuirs sentent le tabac froid et le désodorisant synthétique. Daniele s’installe devant, le dos raide, refusant d’ajuster son rétroviseur où mon reflet découpe une ombre carrée dans la pénombre.
Personne ne parle pendant les sept kilomètres de lacets qui mènent au-dessus de Levizzano Rangone. La route se rétrécit, le goudron cède la place à un chemin de terre damée où les gravillons crépitent contre le bas de caisse. C’est le vieux pays des carrières de calcaire, abandonné depuis les années soixante-dix, là où le maquis de genêts et d’acacias sauvages a lentement dévoré les murets de soutènement.
Au bout de la piste, la silhouette du hangar agricole se découpe contre le ciel d’encre. Une bâtisse de briques crues et de poutres de chêne, coiffée de tuiles romaines ébréchées, vestige d’une exploitation que les Valli avaient rachetée pour une bouchée de pain lors de la faillite des coopératives agricoles du Modenais.
Les phares balaient la façade aveugle. Une chaîne épaisse retient les deux battants de la porte charretière, fermée par un cadenas moderne en laiton. Mais Lorenzo ne se dirige pas vers cette porte-là. Il contourne l’édifice par le sentier des herbes hautes, écrasant les orties sous ses mocassins de ville. Daniele traîne le pas, ses semelles glissant sur la terre grasse.
« Qu’est-ce qu’on fout là ? » répète Daniele, mais son ton a perdu son mordant. C’est la voix d’un homme qui commence à calculer la trajectoire d’une pierre qui roule vers le précipice.
Lorenzo s’arrête devant la porte basse de l’ancienne buanderie, presque cachée sous les ronces. La serrure est ancienne, encadrée d’une plaque de fer forgé rongée de rouille. Lorenzo introduit la clé. Le pêne grince, résiste, puis cède dans un claquement sourd qui résonne sous les voûtes basses du bâtiment.
L’odeur nous prend à la gorge dès l’ouverture : le moisi, le papier humide, et cette odeur aigre d’huile de machine et de poussière de ciment propre aux caves scellées depuis des lustres. Lorenzo sort une lampe torche de sa poche de pardessus. Le faisceau blanc transperce les toiles d’araignées et éclaire une table d’architecte pliable, deux chaises de camping, et, posés contre le mur de refend, quatre cartons d’archives empilés avec une régularité maniaque.
Sur la table repose un classeur à levier ouvert, éclairé par une petite lampe de bureau à piles dont la diode clignote faiblement. À côté, un carnet à spirale noir, le même modèle que celui que Chiara utilise depuis ses années de faculté d’agronomie.
« Elle venait ici deux soirs par semaine depuis le mois de juin, souffle Lorenzo. Elle disait à Daniele qu’elle allait voir les clients de la cave coopérative de Castelvetro. Daniele s’en moquait, tant qu’elle ne posait pas de questions à la maison. »
Je m’approche de la table. La poussière sous mes bottes crisse comme du verre pilé. La première page du classeur est une copie d’acte notarié, surmontée de plans cadastraux aux parcelles surlignées au feutre jaune et rouge.
« Qu’est-ce que c’est que ça ? demandai-je en me tournant vers Lorenzo. »
Lorenzo ne me regarde pas. Il regarde son fils, qui s’est adossé contre le chambranle pourri de la porte, les bras croisés, le souffle court.
« Dis-lui, Daniele, murmure le vieil homme. Dis-lui ce que tu as signé au printemps avec les promoteurs de Sassuolo. »
Daniele serre les mâchoires. « J’ai fait ce qu’il fallait pour la société. On n’allait pas continuer à perdre cent mille euros par an à maintenir des parcelles de vignes morcelées qui ne rapportent plus rien. L’argent est dans l’immobilier logistique, papa. Tout le monde le sait. Tout le monde vend. »
« Tu as vendu les baux emphytéotiques des terres de son père, Daniele », dit Lorenzo, et sa voix n’est plus qu’un filet de cendre.