Sur le cliché, Clara ne portait pas les vêtements simples et usés que je lui avais connus dans notre modeste deux-pièces de banlieue. Elle était vêtue d’une robe de cocktail d’un bleu profond, élégante, lumineuse, tenant une flûte de champagne sur la terrasse d’un manoir qui semblait dominer la mer. À ses côtés, plus jeune d’au moins dix ans, se tenait Robert. L’homme puissant devant moi n’avait pas alors ces tempes grisonnantes ni ces rides d’amertume creusées autour des lèvres, mais son regard possessif était déjà là.
Le vacarme du chantier parvenait étouffé à mes oreilles, comme si une cloche de verre venait de tomber sur nous. Au loin, une grue grinçait, des ouvriers s’interpellaient au milieu des claquements métalliques des échafaudages, mais entre Robert et moi, l’air s’était liquéfié. Joey, indifférent au drame invisible qui se nouait au-dessus de sa tête, tendait ses petits doigts boudinés vers le bol en plastique pour attraper les dernières miettes d’avoine tiède.
— Comment avez-vous cette photo ? demandai-je, la voix rauque, les muscles de ma mâchoire contractés jusqu’à la douleur. D’où la connaissez-vous ?
Robert ne me regarda pas. Ses yeux exorbités restaient rivés sur le petit garçon dans son fauteuil vert. Sa respiration était devenue courte, sifflante, brisant l’armure de glace qu’il affichait d’ordinaire face aux contremaîtres et aux investisseurs.
— Clara… murmura-t-il, comme si le prénom lui brûlait la langue. Ce n’est pas possible. Elle a disparu il y a six ans sans laisser d’adresse, sans un mot, en emportant seulement un sac de voyage. La police m’a dit qu’elle s’était volatilisée de son plein gré. Je l’ai cherchée partout, Franck. J’ai engagé les meilleurs détectives privés de la capitale. Ils n’ont rien trouvé. Rien du tout.
Il s’interrompit, passa une main tremblante sur son front moite, ruinant la perfection de son allure soignée. La poussière de ciment commençait à se déposer sur ses épaules d’alpaga noir.
— Clara n’était pas simplement une femme que j’ai croisée, Franck, poursuivit-il d’un souffle étranglé. Elle était mon épouse. Nous étions mariés depuis trois ans quand elle a fui.
Le sol sembla se dérober sous mes bottes de sécurité. Mon cœur cognait contre mes côtes comme une masse frappant du béton frais. Mes jambes faillirent me lâcher.
— Votre femme ? C’est impossible… Elle s’appelait Clara Vasseur. Quand je l’ai rencontrée dans ce petit café près de la gare de triage, elle était serveuse. Elle vivait dans une chambre de bonne minuscule, sans le sou, effrayée par le moindre bruit de moteur dans la rue. Elle n’avait aucun bijou, aucune famille, rien. Elle m’a dit qu’elle n’avait personne au monde.
Robert secoua lentement la tête. Une ombre de honte et de terreur passa dans ses prunelles sombres.
— Elle s’appelait Clara de Montmirail. Mon nom. Et si elle est partie ainsi… c’est parce qu’elle avait découvert d’où venait ma fortune. Elle avait compris ce qui se cachait derrière les fondations de mes premiers complexes immobiliers.
Il s’approcha encore d’un pas. Joey le regarda et poussa un petit rire innocent, agitant ses mains pour tenter d’attraper la montre en platine qui brillait au poignet du promoteur. Robert s’arrêta net. Il s’accroupit lentement, sans se soucier un instant de ses pantalons à plis qui frottaient contre la terre battue et les gravillons. Ses yeux s’embuèrent d’une humidité soudaine.
— Elle était enceinte de deux mois quand elle s’est enfuie, Franck. Elle m’avait prévenu : « Si tu signes ce pacte avec ces gens, si tu laisses couler ce béton sur leurs mensonges, je prendrai notre enfant et tu ne nous reverras jamais. » Je pensais que c’était une menace en l’air. Je l’aimais, Franck, je l’aimais d’un amour destructeur, dévorant, mais j’aimais encore plus le pouvoir. Le lendemain matin, sa place dans le lit était froide.
Un silence assommant retomba. Les mots flottaient entre nous, lourds, empoisonnés. Je regardai Joey. Ses grands yeux noisette, sa mâchoire carrée qui commençait déjà à se dessiner, la naissance de ses cheveux. Je m’étais toujours dit qu’il avait pris la forme de son visage chez sa mère. Mais en observant Robert accroupi, à la même hauteur que le fauteuil roulant, l’évidence me frappa avec la violence d’une poutrelle d’acier en pleine poitrine : le dessin des arcades sourcilières, le pli du nez, la courbure exacte des lèvres.
Joey n’était pas mon fils biologique.
Pendant cinq ans, j’avais veillé sur lui chaque nuit. J’avais séché ses larmes lors de ses crises de fièvre, j’avais appris à masser ses petites jambes inertes pour que la circulation sanguine ne le fasse pas trop souffrir, j’avais pleuré en cachette dans la salle de bain quand les médecins m’avaient annoncé qu’il ne marcherait jamais à cause d’une malformation congénitale de la moelle épinière. J’avais renoncé à tout, vendu ma vieille voiture, accumulé des heures supplémentaires écrasantes jusqu’à m’user le dos et les mains, uniquement pour lui offrir des séances de kinésithérapie et ce fauteuil vert d’occasion.
Et en une fraction de seconde, cet homme en costume sur mesure venait réclamer son sang.
Une rage sourde, animale, jaillit du plus profond de mes entrailles. J’avançai d’un pas lourd, mes poings calleux serrés au point de faire craquer mes jointures.
— Reculez, ordonnai-je, la voix vibrant d’une fureur contenue. Reculez immédiatement. Clara est venue vers moi. Elle m’a choisi. Quand elle a accouché dans cette petite clinique de province, j’étais là. J’ai tenu sa main pendant douze heures de souffrance. C’est moi qui ai signé le registre de naissance. C’est mon nom qui est sur son certificat : Joey Duval. Elle est morte trois jours plus tard d’une hémorragie interne en me suppliant de protéger son bébé, de ne laisser personne lui faire de mal. Pendant cinq ans, où étiez-vous ? Dans vos tours d’ivoire, à compter vos millions ! Vous n’êtes rien pour lui. Rien !
Robert ne se releva pas. Il resta agenouillé dans la poussière, baissant la tête comme un condamné devant le billot. Deux larmes coulèrent le long de ses joues creuses, traçant deux sillons clairs sur son visage terni par le remords.