Mes mains tremblaient légèrement en sortant les chemises cartonnées. Dorothy avait passé sa vie à tout classer avec la rigueur méticuleuse d’une institutrice de province : chaque facture d’artisan, chaque quittance d’impôt foncier depuis 1994, chaque plan dessiné de sa main sur du papier millimétré jauni par le temps. Au milieu de cette paperasse intègre reposait l’acte notarié original d’Indian Lake. Un acte d’achat conjoint, portant nos deux signatures côte à côte à l’encre noire, orné du sceau en relief du comté de Kosciusko. Aucun avenant. Aucune clause de cession. Rien.

Je composai le numéro d’Arthur Vance.

Arthur n’était pas seulement l’avocat qui avait réglé la succession de ma belle-mère des années auparavant ; il avait été le camarade de classe de Dorothy, un vieil ami qui connaissait chaque parcelle de terrain autour du lac et chaque famille installée sur ses rives depuis trois générations.

« Arthur ? C’est Gerald Whitfield. »

« Gerald ! Mon vieil ami. Quelle surprise. Je t’avoue que j’ai hésité à t’appeler ces derniers temps… Comment vas-tu ? Vraiment ? »

Le ton de sa voix me glaça les sangs. Ce n’était pas la bonhomie habituelle d’Arthur. Il y avait dans son intonation cette douceur prudente, presque condescendante, que l’on réserve aux convalescents ou aux esprits égarés.

« Arthur, pourquoi me demandes-tu ça comme si tu parlais à un malade en phase terminale ? »

Un silence lourd s’installa au bout du fil. J’entendis le froissement de papiers qu’on manipule sur un bureau en chêne.

« Paige est passée à mon cabinet il y a trois semaines, Gerald, » lâcha-t-il à mi-voix. « Elle est venue avec Marcus. Elle m’a demandé des renseignements sur les procurations médicales et sur la mise sous tutelle pour motif de dégénérescence sénile. Elle disait que tu oubliais de te nourrir, que tu errais parfois la nuit sur la route du lac sans savoir où tu allais, et que tu leur avais formellement promis de leur céder les titres de propriété avant de te rétracter dans un accès de délire paranoïaque. »

Mon souffle se coupa net. Mon cœur battait si fort dans mes tempes que ma vision se troubla d’un voile écarlate.

« Elle… elle a osé dire ça ? »

« Elle pleurait, Gerald. Elle paraissait sincèrement dévastée. Elle disait vouloir te protéger contre toi-même. Marcus, lui, prétendait que tu avais déjà signé un protocole d’accord informel avec eux en échange de travaux d’entretien et qu’ils avaient engagé d’énormes frais de rénovation sur la foi de ta parole. Ils m’ont demandé comment officialiser le transfert de propriété sans t’imposer un traumatisme juridique. »

« C’est un tissu de mensonges éhontés, Arthur ! » m’écriai-je, la voix étranglée par une fureur que je ne me connaissais pas. « Ils m’ont jeté dehors hier ! Ils ont changé les serrures du portail d’entrée ! Marcus dandinant mes propres clés de bateau sous mon nez, me traitant de fou devant cinquante inconnus qui buvaient mes bières sur ma terrasse ! J’ai toutes mes facultés, bon sang ! J’ai soixante-huit ans, pas quatre-vingt-dix ! »

« Calme-toi, Gerald, » intima doucement Arthur, mais son ton avait changé. La prudence professionnelle venait de s’effacer au profit de l’instinct d’un avocat de campagne qui sentait soudain l’odeur de la charogne. « Prends tous les documents que tu possèdes. L’acte de 1994, les quittances d’impôts, tes relevés de compte récents, et apporte-moi ton téléphone portable. Ne passe aucun coup de fil à Paige. Ne confronte pas Marcus. Viens à mon bureau immédiatement. »

Vingt minutes plus tard, j’étais assis dans le fauteuil en cuir élimé du cabinet de Vance, en plein centre-ville.

Arthur examina méticuleusement l’acte notarié d’origine. Puis, je posai mon téléphone sur le buvard. J’ouvris l’application de messagerie et fis défiler l’écran jusqu’au message vieux de quatorze mois. Marcus l’avait envoyé le 3 mai de l’année précédente :

« Quatre mois, papa. Nous serons partis d’ici le mois d’août. Je te le promets. Merci de sauver notre famille. Tu es un ange. »

Arthur lut le message une fois, deux fois, puis releva ses lunettes sur son front ridé.

« Tu as répondu quoi à ce message, Gerald ? »

« J’ai répondu : “Prenez le temps qu’il faut pour vous remettre sur pied, pour Josie. La maison est là pour ça.” »

« Parfait. Aucune mention de don. Aucune mention de contrepartie onéreuse ou de cession d’usufruit. Ce message prouve sans l’ombre d’un doute qu’ils sont entrés sur les lieux avec un statut d’occupants à titre gratuit et temporaire. Une simple tolérance d’hébergement familial. »

Arthur se leva, fit quelques pas vers sa fenêtre donnant sur la place du palais de justice, puis se tourna vers moi, l’air grave.

« Gerald, ce qu’ils ont fait avec les serrures s’appelle une dépossession illégale de propriétaire. Mais ce qu’ils font avec la rumeur de démence… c’est bien plus pervers. S’ils parviennent à convaincre le voisinage, les commerçants et, à terme, un juge des tutelles que tu perds la tête, ils pourraient demander une mesure de protection d’urgence et s’installer définitivement comme tuteurs de tes biens. Et le pire, c’est qu’ils ont déjà commencé à fabriquer des preuves. »

« Quelles preuves ? » demandai-je, incrédule.

« Les travaux. La terrasse dont tu m’as parlé. Si un occupant effectue des améliorations substantielles sur un bien immobilier avec l’accord tacite du propriétaire, il peut tenter de faire valoir une créance d’enrichissement sans cause, voire prétendre qu’il existait un contrat de cession déguisé. Et dis-moi… qui a payé les taxes foncières cette année ? »

« Moi ! » répondis-je vivement en tapant du plat de la main sur la pochette en cuir. « J’ai toujours payé les taxes foncières depuis trente ans. Le dernier prélèvement automatique sur mon compte bancaire date du mois d’avril. »

Arthur esquissa un sourire froid, le premier depuis mon arrivée.