Le message était toujours affiché à l’écran.

« Votre mari ne cherche pas seulement à prendre le contrôle du groupe. Demain, il va faire quelque chose qui vous obligera à lui remettre vos actions de votre propre volonté. »

Je connaissais Adrian depuis quinze ans.

Je connaissais sa manière de parler lorsqu’il mentait.

Je connaissais le petit mouvement de sa main lorsqu’il était nerveux.

Je connaissais son sourire lorsqu’il essayait de convaincre quelqu’un.

Mais cette fois, quelque chose était différent.

Ce n’était pas simplement son comportement qui m’inquiétait.

C’était la précision du message.

L’inconnu ne m’avait pas dit qu’Adrian préparait quelque chose.

Il m’avait dit exactement ce qu’Adrian voulait obtenir.

Mes actions.

Et surtout…

il avait écrit :

« de votre propre volonté ».

Je me suis levée.

J’ai regardé l’heure.

Deux heures dix-sept du matin.

La maison était silencieuse.

À l’étage, Adrian dormait.

Ou du moins, je le pensais.

Je me suis approchée de la porte de mon bureau et je l’ai refermée doucement.

Puis j’ai pris mon ordinateur.

Je n’ai pas essayé de répondre au message.

Je savais que ce serait une erreur.

À la place, j’ai ouvert une vieille adresse électronique que je n’utilisais presque jamais.

Une adresse que mon père avait créée pour moi lorsque j’avais vingt-six ans.

À l’époque, je trouvais cela étrange.

Il m’avait simplement dit :

« Certaines choses ne doivent jamais passer par les canaux que tout le monde utilise. »

Je n’avais jamais vraiment compris pourquoi.

Jusqu’à cette nuit.

J’ai entré le mot de passe.

La boîte contenait très peu de messages.

Mais l’un d’eux était encore là.

Il datait de six ans.

L’expéditeur était mon père.

J’ai ouvert le message.

Il n’y avait qu’une phrase :

« Si un jour quelqu’un essaie de te prendre le groupe en utilisant ton propre nom, appelle Martin. »

Martin.

Je me suis figée.

Je connaissais ce prénom.

Martin Delcourt.

L’ancien avocat de mon père.

Un homme que je n’avais pas vu depuis presque sept ans.

Après la mort de mon père, Martin avait quitté le cabinet.

Il avait refusé de travailler pour moi.

Du moins, c’est ce que je croyais.

J’ai immédiatement recherché son ancien numéro.

Il était encore enregistré dans mes contacts.

J’ai hésité.

Puis j’ai appelé.

Une sonnerie.

Deux.

Trois.

À la quatrième, quelqu’un décrocha.

« Allô ? »

Sa voix était plus grave que dans mon souvenir.

« Martin ? »

Silence.

Puis :

« Qui est-ce ? »

« C’est moi. »

Nouveau silence.

« Clara ? »

Je n’avais pas entendu mon prénom prononcé de cette façon depuis des années.

« Oui. »

Il inspira profondément.

« Alors il a commencé. »

Je me suis assise.

« Qui ? »

« Adrian. »

Mon cœur s’est serré.

« Vous saviez ? »

« Je savais qu’il finirait par essayer. Je ne savais pas quand. »

« Depuis combien de temps ? »

Martin ne répondit pas immédiatement.

Puis il dit :

« Ton père avait des soupçons. »

« Sur Adrian ? »

« Pas exactement sur lui. Sur les gens qui l’entouraient. »

Je me suis levée.

« Pourquoi ne m’avez-vous rien dit ? »

« Parce que ton père me l’a interdit. »

Je suis restée silencieuse.

« Il m’a demandé de ne rien te dire tant que tu n’aurais pas découvert toi-même la première trahison. »

« C’est absurde. »

« Peut-être. Mais ton père te connaissait mieux que personne. »

Je serrai le téléphone.

« Martin, je viens de découvrir qu’Adrian a créé une société écran. Il rachète mes actions par l’intermédiaire de plusieurs sociétés. Il a déjà convaincu une partie du conseil. »

« Combien ? »

« Sept membres. »

Il ne sembla pas surpris.

« Alors demain est important. »

« Pourquoi ? »

« Parce qu’il ne va pas essayer de te convaincre de lui vendre tes actions. »

« Je sais. »

« Non, Clara. Tu ne sais pas encore comment. »

Je ne répondis pas.

Martin poursuivit :

« Il va créer une situation dans laquelle tu croiras que vendre une partie de tes actions est la seule manière de sauver le groupe. »

Je me suis rappelé immédiatement les paroles d’Adrian.

Tu devrais peut-être me laisser gérer davantage de choses au sein du groupe.

Puis une autre phrase.

Tu portes trop de responsabilités toute seule.

J’avais pensé qu’il cherchait simplement à m’affaiblir psychologiquement.

Mais il préparait quelque chose de beaucoup plus précis.

« Qu’est-ce qu’il va faire ? »

« Il va provoquer une crise de liquidités. »

Je me suis figée.

« Comment ? »

« Par les filiales et les contrats fournisseurs. Il n’a pas besoin de voler l’argent. Il lui suffit de bloquer suffisamment de trésorerie pour que les membres du conseil paniquent. »

Je fermai les yeux.

Tout s’alignait.

Les retards de paiement.

Les contrats étranges.

Les nouvelles sociétés intermédiaires.

Les fournisseurs qui avaient soudainement demandé des garanties supplémentaires.

Les banques qui avaient commencé à poser davantage de questions.

Je pensais que nous étions confrontés à une mauvaise période économique.

En réalité…

quelqu’un avait organisé cette mauvaise période.

« Et ensuite ? »

Martin répondit calmement :

« Ensuite, il proposera une solution. »

« Quelle solution ? »

« Une augmentation de capital. »

Je compris.

Il voulait que le groupe ait besoin d’argent.

Puis il se présenterait comme le seul capable de l’apporter.

Mais pour que son argent entre dans l’entreprise, il faudrait émettre de nouvelles actions.

Et si je ne pouvais pas participer à l’augmentation de capital…

ma participation serait diluée.

Je pourrais rester officiellement l’actionnaire majoritaire aujourd’hui.

Et devenir minoritaire demain.

Sans qu’Adrian ait besoin de me voler directement une seule action.

Je me suis assise à nouveau.

« Combien ? »

« Combien quoi ? »

« Combien d’argent veut-il injecter ? »

Martin eut un léger soupir.

« Suffisamment pour que tu sois incapable de suivre. »

Je regardai l’écran de mon ordinateur.