Ma mère s’effondra à demi sur son banc, retenue de justesse par la tante Eleanor dont le visage avait perdu toute couleur. Les murmures des cousins s’éteignirent brusquement. Tout le monde attendait. Tout le monde me regardait.
Robert se releva lentement. Ses yeux, d’ordinaire si doux, étaient injectés de sang. La colère et la détresse se battaient sur son visage. Il fit un pas vers moi, s’interposant entre la petite Lily et moi-même, comme pour la protéger d’une vérité empoisonnée.
« Judith, » dit-il, la voix tremblante mais menaçante. « Tu vas parler. Maintenant. Qu’est-ce qui s’est passé cette nuit-là ? Où est le corps de papa ? Et pourquoi notre fille dit qu’elle a vu quelqu’un d’autre ? »
Je déglutis avec difficulté. La gorge sèche, le cœur martelant ma poitrine à en rompre mes côtes, je sentais le sol se dérober sous mes pieds. Le secret que j’avais juré de garder venait d’exploser au visage de notre famille, trahi par l’observation innocente d’une enfant de huit ans.
Chapitre 1 : Les Ombres du Passé
Trois jours avant l’annonce officielle de la mort de mon père, le dimanche soir, je m’étais rendue à la maison familiale de campagne, une bâtisse isolée au milieu des bois de chênes, à une heure de la ville. Thomas Holloway y vivait seul depuis la mort de notre mère administrative (ma belle-mère, que nous appelions tous maman).
Ce soir-là, vers vingt-trois heures, j’avais aperçu une ombre sortir par la porte de service du rez-de-chaussée. La silhouette était voûtée, portant la veste en velours côtelé marron que mon père ne quittait jamais et son vieux chapeau de feutre. J’avais crié : « Papa ? » L’homme ne s’était pas retourné. Il s’était engouffré dans une berline noire stationnée dans l’allée sombre, feux éteints, avant de démarrer en trombe.
À cet instant précis, j’avais cru qu’il s’agissait d’une escapade nocturne, une eccentricité d’un vieil homme obstiné. Mais en entrant dans sa chambre, j’avais trouvé la pièce sans dessus dessous : des tiroirs arrachés, des papiers brûlés dans la cheminée, et surtout, des traces de sang essuyées à la hâte sur le plancher en chêne. Et mon père avait disparu.
Le lendemain soir, un homme mystérieux, se présentant sous le nom du Dr Vance – un soi-disant praticien de la clinique privée où Thomas aurait été emmené d’urgence – m’avait contactée. Il m’avait annoncé la mort de mon père avec une froideur glaciale, imposant le silence absolu sous peine d’exposer des « secrets d’État et des dettes familiales irréparables ». Le croque-mort, payé par cette même clinique, n’était qu’un pion.
« Judith ! Réponds-moi ! » la voix de Robert brisa mes souvenirs.
« Je ne peux pas ici, Robert… » murmurai-je, les larmes aux yeux. « S’il te plaît, faisons sortir maman et Lily. C’est dangereux. »
« Dangereux ? De quoi tu parles ? » rugit-il.
Avant que je ne puisse ajouter un mot, un bruit sec retentit au fond de la chapelle. La lourde porte en bois massif venait de se fermer à clef de l’extérieur.
Un déclic sonore. Puis le silence.
Soudain, la lumière des lustres vacilla et s’éteignit complètement, plongeant la chapelle dans une obscurité quasi totale, éclairée seulement par la faible lueur des cierges disposés autour du cercueil vide.
Des cris d’angoisse s’élevèrent parmi la famille. Ma mère se mit à sangloter frénétiquement.
« Ne bougez pas ! » criai-je, en sortant le téléphone de mon sac. Aucun réseau. Les barres d’émission avaient disparu, remplacées par un symbole de blocage de signal.
Un sifflement sourd se fit entendre dans les conduits d’aération de la chapelle. Une odeur âcre, légèrement chimique, douceâtre et piquante, commença à envahir la pièce.
« Le gaz ! » hurla un de mes cousins. « Ils veulent nous enfumer ! »
Robert saisit une lourde chaise en chêne et se précipita vers les vitraux latéraux. Il frappa de toutes ses forces. Le verre blindé de la chapelle funéraire s’ébrécha à peine, laissant seulement apparaître une fissure étoilée. La panique s’empara de la pièce. Tout le monde se bousculait, étouffant sous l’effet de la peur et de la fumée naissante.
C’est alors que le téléphone portable de Robert vibra sur le sol, là où il l’avait fait tomber. L’écran s’alluma. Un appel vidéo entrant provenant d’un numéro masqué.
Robert ramassa le téléphone et décrocha, mettant le haut-parleur dans un geste d’urgence désespéré.
« Qui est-ce ?! » cria-t-il.
À l’écran, l’image était sombre, vacillante. Mais la silhouette qui apparut fit pétrifier chaque membre de la famille Holloway.
Assis sur une chaise en métal dans une pièce aux murs de béton brut, éclairé par une ampoule nue qui pendait au plafond, se tenait un homme d’un certain âge, ligoté, le visage couvert de bleus mais bel et bien vivant.
C’était Thomas Holloway.
« Papa ! » hurla Robert.
L’homme à l’écran leva difficilement la tête. Ses yeux battus cherchèrent la caméra.
« Robert… Judith… » murmura la voix cassée de mon père. « Ne cherchez pas à comprendre… Partez… Ils veulent le grand livre… Si vous ouvrez le dossier rouge dans mon coffre, ils vous tueront tous… »
Derrière mon père, une ombre masculine en costume sombre s’avança. L’homme portait un masque médical et des gants en cuir. Il attrapa Thomas par cheveux et braqua un pistolet équipé d’un silencieux sur sa tempe.
Une voix altérée par un modificateur électronique sortit du haut-parleur :
« Vous avez dix-huit minutes avant que le gaz de la chapelle ne devienne mortel. Judith a la clé du coffre de la banque centrale. Ramenez-nous le dossier ‘Projet Lazarus’ au vieux phare de la pointe nord. Si la police est prévenue, si vous tentez quoi que ce soit de stupide, votre père recevra une balle dans le crâne. Et la petite Lily sera la suivante. »
La communication coupa.
Chapitre 2 : Les Révélations de l’Ombre
Le silence qui suivit dans la chapelle obscurcie était plus terrifiant que n’importe quel cri.