Élodie est restée pétrifiée, le bras toujours tendu, son propre téléphone serré entre ses doigts tremblants jusqu’à ce que ses articulations deviennent blanches.
« Qui est-ce ? » a-t-elle soufflé, sa voix manquant de s’éteindre. « MAMAN, QUI EST CE CRÉATUR AU TÉLÉPHONE ? »
Ma mère ne répondait pas. Elle regardait le sol, là où son propre téléphone giçait sur le carrelage du restaurant, l’écran toujours allumé. De l’appareil, un léger grésillement continuait d’émaner.
Mon père, jusque-là resté muet au bout de la table, s’est soudainement levé. Sa chaise a produit un grincement strident sur le sol. Son visage, habituellement si paisible, s’était décomposé. Il ne regardait ni Élodie, ni ma mère. Il regardait l’écran du téléphone tombé au sol.
« Hélène… », a dit mon père, la voix cassée. « Tu avais juré qu’elle était morte. »
Cette simple phrase a fait l’effet d’une décharge électrique dans la pièce. Ma tante a étouffé un cri en se plaquant la main sur la bouche.
« Morte ? » répétai-je, le cœur battant à rompre ma poitrine. « De quoi vous parlez tous ? Quelle fille ? Quelle sœur ? Élodie et moi sommes tes seules filles ! »
Ma mère s’est laissé glisser sur sa chaise, la crème du gâteau séchant sur sa joue droite comme une brûlure blanche. Elle semblait avoir vieilli de vingt ans en l’espace de deux minutes.
« Quand vous êtes nées… », commença ma mère d’une voix basse, presque hypnétique, « ce n’était pas une naissance ordinaire. J’attendais des triplées. »
La pièce a semblé tourner autour de moi.
« Des triplées… », répéta Élodie, retombant brusquement sur sa chaise.
« Trois filles », continua ma mère, les yeux fixés dans le vide. « Toi, Élodie. Toi, Léa. Et une troisième. Éléonore. Vous étiez parfaitement identiques. Mais la grossesse était extrêmement risquée. À l’accouchement, à la clinique Saint-Jude, les médecins m’ont dit qu’Éléonore n’avait pas survécu. Son cœur s’était arrêté quelques minutes avant l’expulsion. Nous l’avons pleurée. Nous avons signé des papiers. Nous l’avons enterrée dans le caveau familial, sous un petit cercueil scellé que nous n’avons jamais eu le droit d’ouvrir. »
« Alors qui parle dans ce téléphone ?! » cria Élodie, les larmes finissant par traverser sa colère. « Si elle est morte il y a trente ans, qui est cette femme qui a mon visage sur sa photo et ma voix dans le haut-parleur ? »
C’est alors que le téléphone au sol a vibré une nouvelle fois. La voix s’est élevée du haut-parleur sans que personne n’ait touché à l’appareil. Le micro restait ouvert.
« Elle vous ment encore », dit la voix d’Éléonore. « Demande-lui pourquoi le cercueil était scellé, Élodie. Demande-lui combien elle a touché ce soir-là de la part du docteur Vaneck. »
Le visage de mon père est devenu d’une blancheur cadavérique. Il s’est tourné vers ma mère, l’empoignant par les épaules.
« Hélène ! Qu’est-ce qu’elle raconte ? Qu’est-ce que ça veut dire ?! »
« Lâche-moi ! » s’est écriée ma mère dans un sursaut de panique inédit.
Elle a attrapé son sac à main, a ramassé son téléphone au sol en vitesse et s’est précipitée vers la sortie du restaurant. Mais Élodie a été plus rapide. Elle s’est jetée au travers de la porte, bloquant le passage.
« Tu ne bouges pas d’ici », a dit Élodie avec un calme terrifiant qui remplaçait enfin sa crise d’hystérie. « Tu vas tout nous dire. C’est pour ça que je te hais depuis des mois, maman. Parce que j’ai trouvé l’acte d’adoption dans tes papiers en cherchant tes bulletins de retraite. J’ai découvert qu’une partie de mon histoire avait été effacée. Je pensais que tu m’avais adoptée, moi. Mais la vérité est pire que ça, n’est-ce pas ? »
Ma mère s’est arrêtée. Les invités du restaurant observaient la scène dans un malaise absolu. Le serveur s’était figé près du comptoir.
« Entrons dans la voiture », murmurât ma mère, vaincue. « Pas ici. S’il vous plaît… pas sous le regard des inconnus. »
PARTIE 3 — LES DENTS DU PASSÉ
Nous nous sommes tous entassés dans la grande berline de mon père. L’atmosphère y était irrespirable. La pluie s’était mise à tomber dehors, ruisselant longuement sur les vitres sombres, enfermant notre drame familial dans un huis clos étouffant.
Ma mère était assise sur le siège passager avant, son sac serré contre sa poitrine comme un bouclier. Élodie et moi étions à l’arrière, séparées par le silence. Mon père tenait le volant, les mains tremblantes, sans démarrer le moteur.
« Parle », a ordonné mon père. « Hélène, si tu ne parles pas maintenant, je démarre et je m’arrête directement au commissariat. »
Ma mère a laissé échapper un sanglot étouffé.
« Il y a trente ans… nous étions ruinés, Marc », dit-elle en se tournant légèrement vers mon père. « Tu l’as oublié ? La faillite de ton entreprise, les huissiers qui frappaient à la porte tous les matins, la saisie de la maison… Et moi, j’étais enceinte de trois bébés. Nous n’avions pas de quoi nourrir deux enfants, alors trois… »
« Ne me dis pas que tu as… », bégaya mon père, le regard fou d’horreur.
« Le docteur Vaneck est venu me voir seule à la maternité », continua ma mère, les larmes coulant désormais librement sur son visage. « Il m’a dit qu’un couple de riches chirurgiens sans enfants cherchait désespérément un nouveau-né. Ils offraient une somme astronomique. De quoi payer toutes nos dettes, garder la maison, et assurer l’avenir des deux autres petites. Tu étais à l’hôpital d’une autre ville ce soir-là, Marc, tu te bats contre ta pneumonie ! Tu ne savais rien ! »
« Tu as vendu notre fille ? » hurla mon père en frappant le volant de ses deux poings. Le klaxon a retenti longuement dans la nuit noire, faisant sursauter tout le monde. « TU AS VENDU ÉLÉONORE ?! »