Une pluie d’éclats scintillants s’abattit sur les dalles de marbre veiné de noir, se mêlant à un liquide trouble, presque laiteux, qui dégageait une vapeur âcre et glacée. Katharina porta une main tremblante à sa gorge. Ses doigts effleurèrent une fine entaille où perlait une goutte de sang écarlate, tiède, vivante au milieu de cette atmosphère de crypte. Sa respiration n’était qu’un sifflement court et rauque.

Devant elle, la vieille femme n’avait pas cillé. Drapée dans un blazer noir au tissu impeccablement taillé mais d’une époque révolue, elle ressemblait à un oiseau de proie perché sur une branche morte. Ses yeux gris, cerclés de cernes profonds comme des tranchées, brûlaient d’un éclat fiévreux. Ses mains noueuses, déformées par l’arthrite et alourdies de bagues en argent massif, portaient encore les traces du choc.

« Bois-le ! » avait-elle hurlé.

Mais le verre était brisé. Le poison, ou le remède, se répandait inutilement dans les rainures de la pierre.

Dans l’embrasure des imposantes portes battantes en chêne massif, l’homme en costume gris était resté pétrifié, le souffle court, ses souliers maculés de boue fraîche trahissant une course désespérée à travers le parc brumeux du manoir. Il tenait contre sa poitrine une lourde mallette en cuir patiné, ses articulations blanchies par la force de sa prise. Il avait la cinquantaine, des cheveux poivre et sel plaqués par la pluie, et sur son visage émacié se lisait une épouvante si ancienne qu’elle semblait s’être gravée dans sa peau bien avant cette nuit.

« Retiens-la ! » ordonna la femme d’une voix sèche, sans quitter Katharina des yeux. « Ne la laisse pas s’approcher du vestibule ! »

L’homme ne bougea pas immédiatement. Son regard oscillait entre le sang qui coulait le long du cou de Katharina, les reflets huileux de l’eau répandue sur le marbre et la silhouette menaçante de la matriarche.

« Hélène… ce n’est pas ce que nous avions convenu », murmura-t-il, la voix brisée par l’épuisement. « Tu as promis que les choses se passeraient dans les règles. Pas avec cette sauvagerie. »

« Les règles ? » cracha la femme nommée Hélène dans un ricanement mauvais. « Les règles ont brûlé il y a vingt-six ans, Victor. Regarde-la. Regarde bien ses yeux. Elle a le même regard obstiné, le même orgueil que sa mère. Si elle ne boit pas avant minuit, ce qui est enfoui sous cette bâtisse remontera, et nous serons tous consumés. »

C’est à cet instant précis qu’un son discret mais tranchant perça la stupeur générale.

Clic.

Ce n’était ni une arme qu’on armait, ni le craquement ordinaire d’une vieille charpente. C’était le mécanisme précis, lourd et métallique d’une serrure à garnitures qui venait de tourner toute seule à l’autre bout de la galerie, derrière une porte dérobée dissimulée par une tenture de velours bordeaux.

Katharina recula d’un pas. Ses talons crépitèrent sur les éclats de verre. Son esprit tentait désespérément de raccrocher les morceaux d’une réalité qui venait d’exploser.

Elle était arrivée au manoir des Baum deux heures plus tôt, répondant à une convocation notariée tout à fait officielle concernant une succession oubliée. Architecte d’intérieur à Berlin, elle n’avait jamais connu sa famille biologique. Adoptée à l’âge de trois ans par un couple de fonctionnaires sans histoire, elle avait toujours cru que ses parents étaient morts dans un banal accident de la route. Mais l’invitation portait le sceau officiel d’un cabinet de Francfort et promettait de lever le voile sur son ascendance, moyennant un inventaire privé dans cette vaste propriété isolée au cœur de la Forêt-Noire.

Dès qu’elle avait franchi le seuil, la porte s’était refermée derrière elle. Et au lieu d’un notaire courtois, elle avait trouvé cette femme acariâtre et ce verre qu’on avait voulu lui enfoncer dans la gorge.

« Qui êtes-vous ? » parvint à articuler Katharina, la voix écorchée. « Qu’est-ce que vous me voulez ? Je n’ai rien demandé, je ne possède rien qui vous appartienne ! »

Hélène fit un pas en avant. Son ombre, projetée par l’immense lustre en cristal de Bohème, s’étira démesurément sur les murs lambrissés.

« Tu possèdes ce que tu ignores porter, enfant. Tu portes la mémoire de notre sang. Et le sang, dans cette maison, est une malédiction qui exige d’être lavée. »

Victor intervint enfin. Il posa brutalement sa mallette au sol et s’interposa entre la vieille femme et la jeune captive.

« Assez, Hélène ! Elle a le droit de savoir. Si elle doit faire un choix, elle ne doit pas être menée à l’abattoir comme une bête aveugle ! »

« Si tu lui parles, elle refusera ! » siffla la vieille femme en levant une canne à pommeau d’argent qu’elle tenait serrée contre sa cuisse. « Tu as toujours été lâche, Victor. Tu as fui quand il fallait faire face, tu as emporté les papiers, tu as cru pouvoir t’acheter une conscience en travaillant dans les prétoires de la ville. Mais le passé t’a rattrapé. Regarde ta mallette : elle pèse autant que ton âme ! »

Katharina profita de leur querelle pour observer les issues. Les fenêtres du foyer étaient hautes, étroites et protégées par d’épais barreaux en fer forgé. La double porte d’entrée était verrouillée de l’extérieur par un système automatique que Victor avait déclenché en entrant. Il ne restait que l’obscur couloir d’où venait le son du déclic.

« Pourquoi vouliez-vous me faire avaler cette eau ? » demanda Katharina, cherchant à gagner du temps tout en déplaçant imperceptiblement son poids vers la droite. « Qu’y a-t-il dedans ? »

Victor se tourna vers elle. Ses yeux exprimaient une pitié sincère, mais une pitié mêlée d’une terreur viscérale.

« Ce n’est pas du poison ordinaire, Katharina. C’est un extrait de belladone noire et de mercure distillé selon un procédé qui remonte au siècle dernier. Dans la tradition de cette famille, on l’appelle Le Grand Oubli. Elle ne vous aurait pas tuée. Pas physiquement. Mais elle détruit la mémoire sélective, effaçant les couches supérieures de la conscience, vous plongeant dans un état végétatif où les souvenirs d’enfance et les traumatismes cessent d’exister. Hélène voulait faire de vous une coquille vide pour vous interdire de revendiquer ce qui dort dans les archives. »