Debout au-dessus d’elle, le seau vide encore pendant au bout de son bras sec, Hélène de Valmont ne cilla même pas.

À quarante-huit ans, la maîtresse du domaine de Rochebrune portait sa sévérité comme une armure de cérémonie. Sa robe bleu marine, taillée dans un crêpe lourd et impeccable, ne souffrait pas un seul faux pli. Ses cheveux sombres, tirés sans la moindre pitié vers un chignon bas d’une perfection géométrique, laissaient paraître des traits d’une pâleur aristocratique, sculptés par un mépris glacial. Ses lèvres minces, dénuées de toute couleur, s’étirèrent dans un rictus féroce.

« C’est ici qu’est ta place ! » cracha Hélène d’une voix feutrée mais venimeuse, saturée d’une haine méthodique. « Dans l’ombre des bêtes, fille de rien. Tu croyais souiller le sang des Valmont sans payer le prix de ton audace ? Ce bâtard pourrira dans cette terre avant d’avoir vu le jour. »

Delphine ne put que hoqueter, ses lèvres bleuies tremblant spasmodiquement. Chaque inspiration était une lame de rasoir qui lui déchirait les poumons. L’obscurité de cette cellule ancestrale, vestige des oubliettes médiévales sur lesquelles le manoir avait été bâti deux siècles plus tôt, sentait le salpêtre, le bois pourri et la terreur séculaire.

Soudain, le lourd silence souterrain fut brisé par un vacarme métallique assourdissant.

À travers la grille en fer forgé barrant l’accès au couloir d’approvisionnement, une silhouette venait de surgir dans un bruit de semelles martelant la pierre. Julien était là.

Sa chemise bleue, cintrée sur ses épaules d’athlète, était maculée de poussière et trempée d’une sueur nerveuse. Son visage taillé à la serpe, encadré par des cheveux bruns en désordre et une barbe courte soigneusement taillée, était défiguré par une fureur pure, dévastatrice. Les veines de son cou et de ses tempes gonflaient sous la peau jusqu’à menacer d’éclater. Ses iris sombres, injectés de sang, balayèrent en une fraction de seconde la scène : la robe jaune trempée de sa jeune épouse, les tremblements convulsifs de son corps recroquevillé, et sa propre mère, debout, tenant encore l’instrument de ce supplice.

« Qu’as-tu fait ?! » hurla Julien.

Ce n’était plus la voix d’un fils civilisé, mais le rugissement étranglé d’un fauve dont on menaçait la progéniture. Il empoigna les barreaux glacés à deux mains, secouant la grille de tout son poids dans un cliquetis de ferraille furieux. La serrure, usée par les ans, céda sous la contrainte brutale de son épaule lancée à pleine vitesse. Le battant s’ouvrit dans un gémissement d’acier déchiré.

Julien bondit dans l’enclos. Sans un millième de seconde d’hésitation, ignorant le lien du sang ou les convenances qui avaient régi toute son existence bourgeoise, il projeta ses deux paumes en avant. L’impact fut phénoménal. La poussée projeta Hélène en arrière avec une violence inouïe. La femme plus âgée bascula contre les palettes de stockage en bois empilées contre la muraille. Les planches vermoulues craquèrent sous le choc ; elle s’y effondra lourdement, le souffle coupé, son chignon impeccable s’effondrant sur ses épaules dans un rare instant de vulnérabilité grotesque.

« Hors d’ici, maudite sorcière ! » éructa Julien, son corps dressé comme un rempart vivant entre la tortionnaire et la victime. « Hors de ma vue avant que je n’oublie qui tu es ! »

Hélène, le dos meurtri contre les palettes brisées, releva la tête. Ses yeux lançaient des éclairs noirs, mais son regard vacilla devant la folie destructrice qui consumait les prunelles de son fils unique. Elle comprit instantanément que le vernis filial avait volé en éclats : cet homme-là était prêt à tuer pour sauver ce qui gisait sur le sol. Elle se redressa péniblement, rajustant son étoffe marine d’une main tremblante de rage contenue, et recula vers la porte brisée avec une dignité spectrale.

« Tu viens de sceller ta propre perte, Julien », murmura-t-elle d’une voix sifflante en franchissant le seuil. « Tu as choisi la boue. Alors tu périras dans la boue. »

Ses pas précipités mais raides résonnèrent le long du couloir en pierre, remontant vers les appartements du manoir supérieur.

Dès que la menace se fut éloignée, l’armure de fureur de Julien s’effondra pour laisser place à une angoisse panique. Il tomba à genoux dans la flaque infecte, sans se soucier de son pantalon ni de sa chemise. Ses mains calleuses, d’ordinaire si fortes et rassurantes, devinrent infiniment douces lorsqu’il souleva Delphine.

« Mon amour… Delphine, regarde-moi. Regarde-moi, je t’en supplie ! »

La jeune femme claquait des dents si fort que ses mâchoires en craquaient. Ses yeux ambrés, jadis si éclatants lorsqu’ils se promenaient ensemble sur les berges de la Loire, semblaient éteints, voilés par un rideau de stupeur traumatique. Ses lèvres murmuraient des prières indistinctes, des mots sans suite pour supplier qu’on épargne son enfant.

« Julien… le froid… mon bébé… j’ai si mal au ventre… » gémit-elle dans un souffle ténu, son front brûlant contrastant terrifiablement avec la glace qui engourdissait ses membres.

« Je te tiens. Tu es avec moi, c’est fini, personne ne te touchera plus jamais », assura-t-il d’une voix brisée, luttant contre les larmes d’impuissance qui lui piquaient les yeux.

Il ôta précipitamment sa chemise pour l’enrouler autour du torse trempé de Delphine, puis la souleva avec précaution dans ses bras. Elle ne pesait presque rien ; trois jours de séquestration clandestine, alimentée d’un bouillon infect et de croûtons rassis, l’avaient vidée de ses forces. Tandis qu’il la serrait contre lui, il sentit sous sa paume un coup faible mais distinct se répercuter contre la paroi utérine. Le petit cœur battait encore. L’enfant s’accrochait avec l’énergie du désespoir.

« On s’en va. Immédiatement », trancha-t-il.

Le domaine de Rochebrune ne ressemblait en rien à un sanctuaire ce soir-là. Une tempête d’automne d’une férocité inhabituelle s’était abattue sur la région, déversant des trombes d’eau sur la forêt domaniale et faisant hurler le vent à travers les toitures d’ardoise du manoir.