Devant lui, Claire ne bougeait plus. Le mince filet écarlate coulant le long de sa tempe avait séché en une traînée sombre. Son regard ne quittait pas l’entrée sombre de la maison, ce sas d’ombre qui séparait leur confort doré du reste du monde.
« Maman », murmura Daniel d’une voix rauque, s’efforçant de museler la panique qui lui broyait les poumons. « Raconte-moi. Tout. Chaque détail. »
Ruth déglutit avec peine. Ses yeux hagards passèrent du visage de son fils à celui de sa belle-fille, hésitant comme si chaque mot prononcé risquait de déclencher un piège caché sous les lattes du plancher.
« J’étais chez moi, dans mon petit appartement de Riverside », commença-t-elle, la voix brisée par des sanglots retenus. « Vers seize heures, on a sonné. Deux hommes. Ils portaient des uniformes bleus d’une société de livraison de fleurs. Ils avaient un énorme bouquet de lys blancs dans les bras. Ils m’ont dit que c’était pour votre anniversaire de mariage, que tu m’avais commandé un présent à faire livrer chez vous plus tard. Dès que j’ai déverrouillé la chaîne, ils ont poussé la porte. »
Elle enfouit son visage dans ses mains noueuses. Daniel sentit une brûlure féroce envahir son estomac.
« Ils ne m’ont pas frappée », poursuivit-elle entre deux soupirs déchirants. « Ils m’ont attachée sur une chaise. Ils ont fouillé mes tiroirs. Ils ont pris mon téléphone, mon carnet d’adresses, mes clés de secours de votre maison. Puis l’un d’eux a reçu un appel. Il a écouté, puis il a dit à l’autre : L’heure approche. Prépare la cage et le véhicule. Ils m’ont mis un bandeau sur les yeux. Quand on est arrivés ici, il n’y avait personne. Ils avaient déjà installé cette horreur dans ta salle à manger. Ils m’ont enfermée dedans, m’ont donné ce bol de bouillon tiède et ont dit : Ne crie pas si tu tiens à la vie de ton fils. Il doit te voir là où tu mérites d’être. »
« Pourquoi ? » souffla Claire, s’approchant d’un pas hésitant, les bras croisés sur sa poitrine comme pour retenir un frisson incontrôlable. « Qui étaient-ils, Ruth ? »
« Je n’ai pas vu leurs visages sous leurs casquettes et leurs masques », balbutia la vieille femme. « Mais avant de partir, l’un d’eux a dit au téléphone : Elle est en place. On prévient la bru maintenant. Le mari suivra dans dix minutes. La comédie peut commencer. »
Un silence sépulcral s’abattit sur la pièce.
Daniel se releva lentement. La violence aveugle qui l’avait submergé quelques instants plus tôt laissait place à une lucidité froide, tranchante, presque terrifiante. Tout avait été calculé à la seconde près. L’agresseur connaissait les horaires de Claire. Il connaissait les horaires de Daniel. Il connaissait la disposition des lieux, l’existence des clés de secours chez Ruth, et surtout, il connaissait la faille la plus destructrice de Daniel : son tempérament volcanique et son instinct viscéral de protection envers sa mère.
Si Ruth ne s’était pas interposée au moment précis où le bol s’était brisé, Daniel aurait pu tuer sa propre femme avec cette carafe de cristal. Il se serait retrouvé derrière de vrais barreaux, détruit à jamais, tandis que sa famille aurait été anéantie en une seule nuit.
« C’était un piège pour me pousser au meurtre », articula Daniel d’une voix blanche. « Quelqu’un voulait que je te tue, Claire. Ou que je détruise ma vie en croyant que tu avais torturé ma mère. »
Claire chancela et dut s’appuyer contre le dossier d’une chaise pour ne pas s’effondrer. Ses yeux s’embuèrent de larmes amères. « Daniel… tu as failli me fracasser le crâne. Tu as vraiment cru, ne serait-ce qu’une seconde, que je serais capable d’une telle monstruosité ? Après sept ans de mariage ? »
Daniel ne put soutenir son regard. La culpabilité s’enfonça dans son cœur comme une lame rouillée. « Je… je suis désolé, Claire. Quand je l’ai vue là-dedans, j’ai perdu la tête. Je ne pensais plus. »
« C’est exactement ce qu’ils attendaient de toi », répondit-elle, la voix vacillante mais empreinte d’une gravité glaciale. « Ta colère est ton plus grand point faible, Daniel. Et quelqu’un a décidé de s’en servir comme d’une arme à feu pointée sur nous. »
Soudain, une sonnerie stridente déchira la lourde atmosphère.
Tous les trois sursautèrent. Le son venait du sac à main de Claire, toujours abandonné sur la chaise.
Daniel s’en approcha à pas feutrés, comme s’il s’agissait d’un engin explosif. L’écran lumineux clignotait. C’était le même numéro inconnu. Pas un message cette fois, mais un appel direct.
Daniel regarda Claire, puis posa son index sur ses lèvres. Il glissa son doigt sur l’écran et activa le haut-parleur.
« Allô ? » dit Daniel, la voix volontairement tremblante, feignant la panique et la confusion.
Au bout du fil, un silence lourd se fit entendre durant trois secondes. Puis une voix déformée par un modulateur électronique, métallique et dénuée de toute humanité, résonna dans la pièce :
« Bonsoir, Daniel. Nous espérions entendre les sirènes de police ou le bruit d’un corps s’effondrant sur le parquet ciré. Tu as été plus mou que prévu. Mais ce n’est qu’un contretemps. »
« Qui êtes-vous, espèce de malade ? Qu’est-ce que vous nous voulez ? » gronda Daniel, les veines de son cou saillant sous la tension.
Un rire mécanique et haché lui répondit. « Ne joue pas les innocents vertueux. Ta famille a bâti sa petite fortune sur des ruines et des mensonges. Vingt-cinq ans de silence ne suffisent pas à effacer le sang versé, Daniel. Demande donc à ta chère et tendre mère ce qui s’est réellement passé au chantier naval de Saint-Nazaire en octobre 2001. Demande-lui pourquoi l’ingénieur Marc Valadier a terminé sa vie au fond d’un bassin avec une balle dans la tempe. »
Daniel tourna brusquement la tête vers Ruth.