Valentina ne cillait pas. Debout, ruisselante, le satin noir de sa robe de soirée collé à sa silhouette athlétique comme une seconde peau de deuil, elle respirait par le nez avec une régularité terrifiante. Ses pieds nus étaient ancrés dans le gravier fin de la cour d’honneur. À ses pieds gisaient deux corps.

Victor, la mâchoire fracturée d’un coup de coude rotatif d’une précision chirurgicale, crachait un filet d’écume rougeoyante sur les dalles de porphyre. À deux mètres de là, Celeste gisait à quatre pattes, les cheveux en désordre, les yeux écarquillés par une stupéfaction si violente qu’elle en oubliait la douleur de sa pommette déjà tuméfiée. Autour d’eux, une quarantaine d’invités en smoking et en robes de haute couture s’étaient figés dans un silence pétrifié, leurs flûtes de champagne suspendues à mi-hauteur.

L’air sentait le jasmin nocturne, l’eau croupie et le sang frais.

« Une simple leçon, avait soufflé Victor quelques secondes plus tôt, alors qu’il se relevait avec un sourire narquois, avant que Valentina ne le foudroie. Il faut bien que le petit apprenne ce que pèse l’eau profonde. Il est l’héritier. Il ne doit pas être une mauviette. »

Cette phrase résonnait encore sous les voûtes de la villa toscane. Mais sous l’évidence de la violence domestique, une anomalie géométrique crevait les yeux des rares initiés présents dans la foule. Deux détails refusaient d’entrer dans le cadre d’une vulgaire dispute de famille.

Pourquoi Victor avait-il risqué sa propre vie en saisissant Valentina par-derrière, en verrouillant ses avant-bras autour de son cou dans une prise d’étranglement létale pour l’empêcher physiquement de sauter dans l’eau ? Dans leur monde, on ne touche pas à une Moretti sans s’attendre à une balle dans la tempe. Victor le savait. Pourtant, il avait maintenu son étreinte pendant sept secondes entières — le temps exact nécessaire pour qu’un enfant de trois ans inhale assez d’eau pour sombrer au fond.

Et surtout, pourquoi Celeste, dont les mains avaient délibérément poussé le frêle dos d’Owen au-dessus du vide, n’avait-elle montré aucune trace de terreur lorsque la tête de l’enfant avait disparu sous les nénuphars ? Elle avait regardé les remous avec une placidité de marbre, presque avec satisfaction. La terreur, la vraie, cette panique animale qui dilatait ses pupilles et faisait trembler ses doigts bagués de diamants, n’était apparue qu’au moment précis où Valentina avait brisé la clavicule de Victor d’un revers aveugle avant de fendre l’eau comme une torpille.

Ce n’était pas un accident. Ce n’était même pas une tentative d’assassinat ordinaire.

C’était un piège rituel. Un échiquier sanglant dressé sous les yeux du directoire de la Fraternité de l’Ombre, dont les patriarches se tenaient silencieux sous la galerie des cyprès. Victor et Celeste n’avaient pas agi par haine impulsive. Ils avaient agi sur mandat.

« Matteo, dit Valentina d’une voix basse, qui ne portait pas plus loin que les trois premiers rangs d’invités, mais qui fit reculer deux gardes armés. »

Un colosse vêtu d’un costume sombre impeccable, le visage tailladé d’une vieille balafre qui lui barrait la joue gauche, sortit de l’obscurité des lauriers-roses. C’était son ombre personnelle, le dernier des prétoriens resté loyal après la disparition mystérieuse de son mari, Don Lorenzo Moretti, six mois auparavant.

« Prends Owen. Emmène-le au sanctuaire du pavillon est. Si quiconque franchit le seuil sans mon autorisation écrite de mon propre sang, abats-le. Pas d’avertissement. Pas de sommation. »

L’enfant fut transféré des bras de sa mère à ceux du géant. Owen couina faiblement, cherchant le regard vert émeraude de Valentina, mais la femme qui le regardait n’était plus la mère douce qui lui lisait des contes avant de dormir. Ses yeux étaient devenus deux fentes d’obsidienne, froides comme les dalles d’un caveau familial.

« Dors, mon cœur, murmura-t-elle, son pouce essuyant une trace de boue sur la joue du bambin. Maman va faire le ménage. »

Dès que Matteo eut disparu derrière les lourdes portes de chêne clouté, Valentina fit un pas vers Victor. L’homme tentait péniblement de se redresser, appuyé contre le rebord du bassin. L’eau troublée par le plongeon reflétait la lueur vacillante des torches en fer forgé.

« Tu te crois intouchable, Valentina, cracha Victor, les dents rougies. Tu crois que ton nom de jeune fille te protège encore ? Lorenzo n’est plus là. Et le Conseil a des règles. »

Valentina s’arrêta à un mètre de lui. Elle ne tremblait pas, malgré le froid cinglant de l’eau qui s’évaporait sur sa peau. Ses pieds laissaient des empreintes sombres et humides sur le calcaire.

« Les règles, répéta-t-elle doucement. Parlons-en, Victor. Tu as passé trois ans en exil à Palerme pour avoir détourné les cargaisons du port de Livourne. Lorenzo t’a épargné parce que Celeste est sa demi-sœur de sang. Il a eu la faiblesse de croire que l’ADN suffisait à fabriquer de la loyauté. »

Elle tourna lentement la tête vers Celeste, qui rampait encore pour s’éloigner d’elle.

« Et toi, ma chère belle-sœur… Tu as souri. Lorsque les poumons de mon fils se remplissaient de vase, tes lèvres se sont entrouvertes sur un soupir de soulagement. Tu n’avais pas peur de la mort d’un innocent. Tu as eu peur quand tu as compris que je ne m’étais pas noyée avec lui. »

Un murmure parcourut l’assemblée des témoins. Dans l’ombre des arcades, un vieil homme à la chevelure argentée, Don Marcello, le doyen des caporégimes, s’avança de deux pas. Sa canne à pommeau d’argent frappa le sol avec un bruit sec.

« Valentina, intervint le patriarche d’une voix chevrotante mais impérieuse. Le sang a coulé ce soir. Mais les lois de la Famille interdisent d’exécuter un frère ou une sœur sans la sentence du tribunal des Neuf. Ce qui s’est passé au bassin relève d’un malheureux litige domestique… »