« La restructuration du conseil d’administration est bouclée, Rüdiger », déclare Gero d’une voix suave, en portant le verre à ses lèvres. « Les actionnaires minoritaires ont signé la cession de parts sans poser de questions embarrassantes. Dès le mois prochain, le consortium nous appartiendra totalement. »
Rüdiger Voss, un homme à la chevelure argentée impeccable et au regard acéré d’inquisiteur d’affaires, savoura une bouffée de son cigare. « C’est un coup d’éclat, Géro. Mais assure-toi que ta vie privée reste aussi nette que tes bilans comptables. Une expansion de cette envergure attire la presse locale, les auditeurs financiers et les curieux. Le gouverneur ne posera à tes côtés pour la coupure de ruban que si ton image de jeune père modèle demeure immaculée. »
Un frémissement imperceptible traverse la mâchoire de Gero. La mention de sa vie domestique réveillait en lui un agacement viscéral. Il revoyait le regard de Beate, cette lueur de défi résiduel qu’il s’était juré d’écraser. Il considérerait la discipline conjugale comme une simple mesure de gestion patrimoniale. Une épouse devait se plier au protocole, être prête à l’heure, sourire au bon moment et accepter les punitions nécessaires avec une docilité exemplaire.
« Tout est sous contrôle absolu, Rüdiger », répondit Gero avec une aisance feinte. « Beate se repose à la maison. Sa grossesse se passe à merveille. Elle comprend la place qui est la sienne et le niveau d’exigence que mon statut impose. »
« Parfait », approuva Voss en trinquant. « Dans ce monde, la vulnérabilité est un péché capital. Tant que tu tiens fermement les rêves, nous sommes intouchables. »
Gero avala fils whisky. Il savourait cette sensation grisante de domination totale. Il ignorait encore que dans la poche intérieure de son veston sur mesure, son téléphone portable était en train de recevoir un paquet de données cryptées, acheminé par une passerelle réseau que Thomas Brand venait personnellement d’ouvrir.
Chapitre 3 – La toile invisible
Dans la clinique médicale, l’air s’était fait plus lourd. Beate s’était associée sous l’effet des analgésiques légers compatibles avec sa grossesse. Le docteur Patrizia Richter vérifiait une nouvelle fois au moyen de la sonde échographique les battements cardiaques du fœtus. Le son rythmé, rapide et clair du cœur du bébé emplissait la petite pièce blanche d’une fragilité bouleversante.
« Le placenta a tenu bon, monsieur Brand », chuchota le médecin en retraitant ses gants en latex. « Mais votre fille présente de multiples hématomes dorsaux, des contusions profondes aux cuisses et aux épaules, ainsi qu’une détresse psychologique aiguë. Encore quelques centimètres vers l’abdomen, ou un coup porté avec la boucle métallique, et nous aurions perdu l’enfant par décollement placentaire. Cinquante coups… C’est un véritable supplice méthodique. »
Thomas Brand ne cilla pas. Ses yeux gris acier fixaient le mur blanc, mais son esprit était ailleurs, cartographiant déjà le champ de bataille. En trente ans passés au sein des unités de renseignement et de logistique tactique de la Bundeswehr, Thomas avait appris une vérité immuable : un ennemi protégé par des remparts juridiques ne s’attaque pas par la force brute, mais par l’anéantissement de ses fondations logistiques et relationnelles.
L’inspectrice Sarah Brenner entra dans la pièce, refermant la porte avec précaution. Son visage trahissait une tension nouvelle.
« Monsieur Brand, nous avons un problème procédural », dit-elle à voix basse. « Le procureur de permanence a visionné les dix premières secondes de l’enregistrement de la caméra de surveillance de la chambre d’enfant. L’acte est d’une violence inouïe. Cependant, le procureur général adjoint est un ami d’enfance de Rüdiger Voss. Il exige que nous organisions d’abord une ‘audition préliminaire’ avant de délivrer un mandat d’arrêt ferme, sous prétexte de vérifier l’authenticité des fichiers numériques et l’absence de manipulation logicielle. Ils veulent du temps pour permettre à Voss de gagner un arrangement à huis clos ou d’invoquer une crise de démence passagère. »
Thomas tourne lentement la tête vers la policière. « Vous voulez dire qu’ils cherchent à entrer le dossier avant même que le juge d’instruction ne soit saisi. »
« Gero possède la moitié des sociétés de développement immobilier de cette province, Thomas », soupira Brenner avec amertume. « Il injecte des millions dans les campagnes électorales locales. Si nous suivons le protocole ordinaire ce soir, son avocat déposera une requête en nullité pour violation de la vie privée sous le prétexte que la caméra a été installée à son insu dans sa propre demeure. Gero rentrera chez lui demain matin sous contrôle judiciaire, et votre fille ne sera jamais en sécurité. »
« La caméra n’a pas été installée à son insu », répliqua Thomas d’une voix glaciale. « C’est moi qui ai acheté et configuré ce moniteur de puériculture il ya trois semaines, à la demande expresse de Beate. C’est un équipement certifié pour nourrissons, synchronisé sur un serveur infonuagique sécurisé situé en Suisse. Les métadonnées comportent un horodatage cryptographique infalsifiable avec signature SHA-256. Chaque seconde de l’agression est enregistrée en haute résolution avec le son ambiant. On y entend clairement Gero compter les coups de ceinture à voix haute. »
Thomas a sortit de son manteau un petit disque dur externe blindé et le posa sur la table d’examen.
« Voici la copie brute originale, inspecteur. Faites votre travail officiel. Déposez la plainte, transmettez les preuves au registre central et enregistrez le signal d’urgence auprès de la brigade de protection des familles. Mais pendant que vous vous débattez avec la bureaucratie de votre parquet, moi, je vais couper l’électricité dans la forteresse de Gero. »
« Qu’avez-vous l’intention de faire ? » demanda Brenner, inquiète de la froideur méthodique de cet homme. « Je vous ai prévenu : tout acte de violence physique détruira notre dossier pénal. »
« La violence physique est l’arme des lâches et des amateurs, inspecteur », a répondu Thomas en boutonnant son pardessus noir. « En temps de guerre, lorsqu’une garnison refuse de capituler, on ne détruit pas les murs : on empoisonne ses puits et on coupe ses lignes de ravitaillement. Restez auprès de ma fille. Assurez-vous que deux agents en uniforme gardent cette porte d’hôpital. Le reste m’incombe. »