« Elle m’a dit que Walter devait partir d’abord… Elle disait que si je pouvais apprendre à vivre sans lui, ce serait plus facile quand Luca m’enverrait loin d’ici. »

Claire Bennett sentit son estomac se nouer. Le sang lui fit un violent riptide dans les tempes. En quelques secondes, le vernis de superficialité, d’arrogance et de froideur calculatrice qui enveloppait Vanessa Bellini venait de voler en éclats, révélant une abîme de cruauté psychologique insoupçonnée. Ce n’était pas seulement une tentative d’écarter un vieux chien encombrant pour préserver le standing d’un mariage mondain ; c’était un plan méthodique, glacial, chirurgical, conçu pour briser une vieille femme à petit feu, l’isoler de ses repères, lui arracher son dernier lambeau de dignité et de réconfort pour qu’au moment où l’on déciderait de la jeter à la rue, elle n’ait plus même la force de pleurer.

Luca Moretti ne bougea pas tout de suite.

Pour les hommes d’affaires, les rivaux et les capitaines de la pègre milanaise qui le craignaient à travers toute l’Italie, Luca était une énigme de sang-froid. Il n’élevait jamais la voix lorsqu’il prononçait un jugement définitif. Mais en cet instant précis, sous la lueur vacillante des lustres en cristal, ses prunelles sombres prirent la teinte d’un abîme sans fond. Ses épaules s’élargirent imperceptiblement. La mâchoire serrée dessinait des muscles tendus comme des câbles d’acier sous sa peau hâlée.

— Luca… balbutia Vanessa, son visage perdant toute sa couleur tan-rosée pour ne plus laisser voir qu’une pâleur cadavérique.

Elle recula d’un pas, ses talons aiguilles résonnant sur le marbre blanc avec un tic-tac affolé. Ses mains, incrustées de bagues de diamants étincelantes, se mirent à trembler.

— Tu ne vas pas… tu ne vas tout de même pas croire les divagations d’une femme sénile ? Elle invente tout ! C’est la fatigue, l’âge, l’émotion de la soirée ! N’importe qui perdrait la tête après la disparition d’un animal…

— Tais-toi, Vanessa.

La voix de Luca n’était qu’un souffle rauque, mais elle porta avec elle une force de gravitation telle qu’elle cloua net la jeune femme sur place.

— Tu as eu beaucoup de chances ce soir, continua-t-il d’un ton monocorde, effrayant de maîtrise. Tu as cru que tu pouvais régner sur cette maison en faisant le vide autour de ma mère. Tu as cru que son attachement à ce chien n’était qu’un caprice de grand-mère que l’on pouvait éliminer par un simple coup de fil à un centre de tri animalier.

— C’était pour notre bien ! s’écria Vanessa, dont le masque de dame patronnesse céda enfin la place à une hystérie mal contenue. Tu diriges la moitié des ports de la Méditerranée, Luca ! Tu es craint, tu es puissant, tu es un magnat ! Et tu vis dans un mausolée hanté par les souvenirs d’un vieux patriarche et les jappements d’un chien galeux ! Je voulais moderniser notre vie ! Je voulais que nous soyons un vrai couple moderne, libre de tout ce poids mort !

Les vingt-six invités, qui s’étaient timidement approchés de l’entrée de la salle à manger pour observer la scène à distance respectueuse, retenirent leur souffle. Personne n’osait respirer. Les politiciens, les notables et les associés de la haute société comprirent, dans un frisson glacé, qu’ils assistaient non pas à une simple dispute de couple, mais au jugement sommaire et définitif d’un parrain.

Luca fit un pas en avant. Vanessa recula encore, jusqu’à ce que ses épaules heurtent le lambris sculpté du mur.

— Le poids mort, murmura Luca en inclinant légèrement la tête, c’est toi qui l’as introduit sous ce toit en croyant que ta beauté et ton ambition suffiraient à effacer l’histoire de ma famille.

Il se tourna vers son chef de la sécurité, un colosse silencieux aux yeux de pierre.

— Daniel.

— Oui, patron ?

— Escorte mademoiselle Bellini hors de ma propriété. Veille à ce qu’elle ne prenne que les affaires avec lesquelles elle est arrivée le premier jour. Pas un gramme d’or acheté avec l’argent des Moretti. Pas une robe, pas un bijou. Rien. Et fais en sorte que sa voiture quitte nos grilles avant que l’horloge ne sonne neuf heures.

— C’est hors de question ! hurla Vanessa en se débattant lorsque Daniel et un second garde s’avancèrent pour l’empoigner par les coudes. Mon père saura quoi faire ! Les Bellini ne se laisseront pas insulter ainsi ! Tu vas le payer, Luca ! Tu finiras seul dans ta grande maison vide avec ton vieux chien décrépit !

Ses hurlements se brisèrent contre les hautes portes massives en chêne sculpté tandis qu’on l’entraînait sans ménagement vers la sortie de service, sous la pluie battante qui fouettait les parterres de fleurs.

Chapitre II : Les ombres du passé et les comptes à régler
La nuit s’écoula lentement dans le manoir.

Après le départ de tous les invités — qui avaient fui la propriété en silence, terrorisés à l’idée d’être éclaboussés par la tempête politique et criminelle qui s’annonçait —, le calme revint dans les vastes salons. Un feu de chêne crépitait dans la grande cheminée du rez-de-chaussée, diffusant une lueur dorée et chaleureuse sur les tapis persans.

Teresa Moretti s’était assise dans son fauteuil à bascule, le même où son époux Antonio s’asseyait autrefois pour lire les rapports du soir. À ses pieds, Walter dormait profondément, enveloppé dans sa couverture bleue, sa respiration lente et paisible témoignant de la fin de son calvaire.

Claire se tenait debout près de la bibliothèque, rangeant distraitement quelques carnets de notes, les yeux rivés sur le tapis. Elle sentait que l’orage n’était pas terminé. Une telle rupture avec la famille Bellini, l’une des plus puissantes factions criminelles et industrielles de la Lombardie, n’allait pas rester sans conséquences. Les alliances scellées par les mariages de convenance dans leur milieu étaient cimentées par le sang et les intérêts économiques colossaux. En rejetant Vanessa publiquement, Luca venait de déclarer une guerre ouverte.