Sur l’estrade, le roi Theron d’Eldoria ne regardait ni les caméras de retransmission en direct, ni l’animateur terrifié qui reculait pas à pas en balbutiant des excuses silencieuses, ni les magnats de Wall Street figés la fourchette à mi-chemin de leurs lèvres. Ses yeux gris acier, taillés dans ce granit d’Europe centrale que des siècles de guerres et de traités n’avaient jamais réussi à entamer, étaient braqués droit sur la table d’honneur. Sur Rowan Thorne.
À la droite de Rowan, Serena Cruz s’agita, nerveuse. Le grand décolleté de sa robe Valeriano rouge vif, qui paraissait si incendiaire dix minutes plus tôt sous les crépitements des flashs, semblait soudain d’une vulgarité criarde, telle une éclaboussure de peinture fraîche sur un marbre impérial. Elle tira imperceptiblement sur la manche du smoking de Rowan.
« Rowan… chuchota-t-elle, sa voix stridente perçant l’angoisse collective. Qui est-ce ? Qu’est-ce qui se passe ? Pourquoi tout le monde se lève ? »
Rowan ne répondit pas. Sa langue s’était transformée en un bloc d’argile sèche. Ses jambes, d’ordinaire si agiles pour bondir sur scène et galvaniser des assemblées de capital-risqueurs, semblaient clouées au plancher de chêne massif.
À l’autre extrémité de la table, David Hayes, le directeur financier d’Helios Dynamics, ne s’était pas simplement levé par déférence diplomatique : il s’était affaissé contre le dossier de son fauteuil, le teint cendreux, les yeux écarquillés par une terreur si viscérale qu’on aurait pu croire qu’un peloton d’exécution venait d’entrer dans la salle. David savait. Il n’avait pas encore toutes les pièces du puzzle, mais il savait ce que représentait l’Autorité Souveraine d’Investissement d’Eldoria. C’était le titan invisible. Le créancier de premier rang qui détenait non seulement la dette convertible d’Helios, mais aussi les droits de préemption sur chaque brevet de batterie solide, chaque contrat d’infrastructure portuaire et, pire que tout, la garantie personnelle et solidaire signée de la propre main de Rowan six mois plus tôt, au plus fort de son ivresse mégalomane.
Theron d’Eldoria s’approcha du pupitre. Il ne toucha pas au microphone. Il n’en avait nul besoin. Sa voix, portée par un timbre grave, posé, dépourvu de tout artifice théâtral, roula dans l’acoustique parfaite de la salle comme un roulement de tonnerre lointain.
« Bonsoir, mesdames et messieurs, commença le monarque. Je vous prie de pardonner cette interruption inattendue. Les affaires d’État commandent rarement le calendrier des mondanités new-yorkaises. Mais lorsque l’honneur d’un royaume, la probité des marchés financiers et l’intégrité d’une famille se trouvent bafoués sous le même toit, le silence cesse d’être une vertu diplomatique. Il devient une complicité. »
Dans la salle, personne n’osait respirer. Les serveurs en gants blancs s’étaient immobilisés le long des murs dorés, semblables à des statues de cire.
« Je viens d’écouter avec un intérêt tout particulier le discours de Monsieur Rowan Thorne, continua Theron en inclinant à peine la tête dans sa direction, un geste d’une politesse si tranchante qu’elle équivalait à une décapitation publique. Un discours remarquable sur l’audace, sur le feu créateur, sur la nécessité vitale d’élaguer ce qu’il a qualifié avec tant d’élégance de “poids mort”. »
Un murmure glacial parcourut l’assistance. Plusieurs figures influentes de Manhattan, qui riaient aux éclats quelques minutes plus tôt lorsque Rowan se moquait des personnes attachées « aux vieilles galeries et aux livres anciens », baissèrent précipitamment les yeux vers leurs assiettes.
« Monsieur Thorne a mentionné que le monde moderne n’avait que faire du papier peint, poursuivit le roi d’une voix d’une régularité métronomique. Qu’il fallait savoir se débarrasser des êtres discrets qui s’interrogent sur la légitimité de leur présence. C’est une métaphore fascinante. Mais Monsieur Thorne commet l’erreur classique des hommes que la fortune a pris en traître : il confond l’échafaudage avec les fondations. Il s’imagine que parce qu’une poutre maîtresse demeure invisible derrière le plâtre, la maison tiendrait debout sans elle. »
Theron fit une pause. Il ne leva pas la voix d’un décibel lorsqu’il prononça les mots suivants :
« Il se trouve que la femme que Monsieur Thorne a publiquement traînée dans la fange ce soir, cette épouse qu’il jugeait tout juste bonne à tenir une fourchette ou à servir de faire-valoir décoratif à ses ambitions démesurées, n’est pas une obscure héritière provinciale. Elle s’appelle Ariana Thérèse de Nassau-Eldoria. Elle est ma fille unique. La princesse héritière de la couronne d’Eldoria. Et, ce qui intéresse sans doute davantage les créanciers présents dans cette salle, la présidente en exercice du comité des investissements stratégiques qui a financé, sauvé et porté à bout de bras chaque caprice industriel d’Helios Dynamics depuis trois ans. »
La déflagration psychologique fut instantanée.
À la table d’honneur, un verre de cristal glissa des mains de Serena Cruz et s’écrasa sur le parquet dans un tintement aigu qui résonna comme un coup de feu. Serena regarda le liquide rouge couler sur ses souliers dorés sans esquisser le moindre geste pour l’éponger. Son visage, si savamment maquillé pour capter la lumière, s’était décomposé en un masque de stupeur grotesque.
Rowan, lui, ne bougeait plus. Un bourdonnement strident emplit ses oreilles. Ariana Thérèse d’Eldoria. La princesse héritière. Les pièces de sa mémoire s’entrechoquaient avec une violence inouïe. Les passeports diplomatiques entraperçus un matin dans un tiroir fermé à clé qu’il croyait être un legs de famille sans importance. Cette manière calme, presque royale, qu’elle avait de ne jamais élever la voix, qu’il prenait pour de la passivité. Ses relations avec de vieux banquiers genevois qu’il croyait être de simples amis de son défunt grand-père. La facilité avec laquelle les cinq cents premiers millions de dollars avaient été débloqués après un simple dîner intime en Suisse…
« Non… bredouilla Rowan dans un souffle que personne n’entendit hormis David Hayes. Non, c’est impossible… Anna ? »
« Tais-toi, Rowan, siffla David entre ses dents serrées, les yeux injectés de sang. Tais-toi ou je te jure que je te tue de mes propres mains avant que la sécurité ne nous sorte. »