Je clignai des yeux, aveuglée par la lumière crue d’un lustre en cristal de Murano suspendu au-dessus de nous. La pluie glaciale de l’asile psychiatrique, l’odeur d’antiseptique bon marché et la chute vertigineuse dans le vide s’étaient évaporées d’un coup, remplacées par les effluves familiers d’un bourbon hors d’âge, le parfum du bois de cèdre et la fraîcheur aseptisée d’une climatisation centrale haut de gamme.
Mes mains ne tremblaient plus sous des sangles d’internement. Mes ongles étaient impeccablement manucurés, vernis d’un rouge sombre. Mon corps ne pesait pas ces trente-huit kilos squelettiques qui m’avaient clouée au lit de ma cellule. J’avais de la chair sur les os, du sang chaud qui pulsait avec force sous ma tempe, et une tasse de porcelaine fumante entre mes doigts.
Je baissai les yeux sur la table en acajou poli. Un contrat épais, imprimé sur papier vergé, gisait devant moi. En haut de la première page, les lettres dorées brillaient sous l’éclat des ampoules : Cession exclusive de droits d’auteur – “L’Ombre de la Dynastie”.
À côté de la ligne de signature réservée à l’auteur, un stylo plume en or massif attendait ma main.
Cinq ans en arrière.
C’était exactement le jour où tout avait basculé. Le jour où Victor venait de découvrir que son fonds d’investissement immobilier s’écroulait, le jour où notre père venait de mourir en laissant des dettes colossales, et le jour où Chloe m’avait suppliée en pleurant de la laisser signer ce scénario à ma place pour « ouvrir des portes » auprès des producteurs de Warner Bros qui refusaient de lire une inconnue sans réseau.
Je relevai lentement la tête.
Victor se tenait debout devant la baie vitrée du penthouse familial de Century City, ses mains enfoncées rageusement dans les poches de son costume sur mesure. Il n’avait pas encore cette calvitie naissante causée par le stress de Wall Street ni ce rictus glacial d’homme d’affaires milliardaire qu’il afficherait plus tard sur les couvertures de Forbes. Il avait trente-deux ans, le visage rouge de colère et les yeux cernés par la panique financière.
À l’autre bout du canapé en cuir italien, Leo, vingt-deux ans, trépignait nerveusement en faisant tournoyer son verre de whisky. Ses yeux rougis par l’alcool trahissaient déjà ses angoisses de comédien raté incapable de décrocher une seule audition sans mon aide.
Et enfin, assise à ma gauche, le visage faussement mouillé de larmes d’enfant apeurée : Chloe.
Elle portait un petit pull en cachemire crème d’une innocence trompeuse. Elle serrait ses genoux contre sa poitrine, reniflant avec une virtuosité théâtrale qui méritait une récompense bien avant celles qu’elle volerait plus tard aux Golden Globes.
« Serena, s’il te plaît, » sanglota Chloe en cherchant à attraper mes doigts. « Ce n’est que pour le pilote. Juste le premier épisode ! Les studios m’adorent déjà pour mon profil sur les réseaux. Si nous mettons ton nom, un nom totalement obscur, les financiers ne mettront pas un sou sur la table. Tu sais très bien que papa nous a laissés au bord de la faillite. Tu veux vraiment que nous finissions tous à la rue par pure vanité d’écrivaine ? »
« Tu as entendu ta sœur ? » tonna Victor, s’avançant vers moi en frappant du plat de la main sur la table en acajou. Le bruit fit tressauter la tasse en porcelaine. « Leo doit avoir le rôle principal de ce pilote. Chloe a les relations nécessaires avec le studio. Toi, tu seras grassement payée dans l’ombre en tant que consultante de luxe. On s’en fiche de qui signe le putain de papier, Serena ! C’est une affaire de famille. Tu penses à nous, ou ton orgueil passe avant la survie des Hale ? »
Je regardai Victor. Puis Leo, qui évitait mon regard, fuyant la honte de devoir sa future carrière à mes carnets noircis sous mes draps. Puis Chloe, dont les lèvres mascaraient à peine un rictus triomphant derrière ses mouchoirs en soie.
La dernière fois, j’avais cédé. J’avais pleuré d’émotion, persuadée que mon sacrifice sauverait notre nom, croyant que l’amour familial était un sanctuaire où les dettes morales finissaient toujours par se payer d’affection. J’avais pris ce stylo plume. J’avais signé ma mort civile, le début de mon effacement, le premier pas vers une chute mortelle depuis la fenêtre d’un asile sous la pluie.
On ne pose pas de questions quand la morte a déjà été déclarée folle.
La voix glacée de Chloe dans la chambre de l’asile résonna au tréfonds de mes tympans avec la clarté du cristal.
Une onde brûlante remonta le long de ma colonne vertébrale, mais mon visage ne trahit aucune émotion. Aucune larme. Aucun tremblement. Juste un calme d’outre-tombe, un silence épais qui sembla soudain dérouter mes trois prédateurs.
« Serena ? » murmura Leo, mal à l’aise devant mon immobilité. « Tu dis rien ? »
Je posai ma tasse sur sa soucoupe sans le moindre cliquetis. Je pris le contrat entre mes doigts. Victor poussa un soupir de soulagement arrogant et me tendit le stylo en or.
« Signe là. En bas à droite. Et on n’en parle plus. »
Je regardai le stylo. Puis, très lentement, je le repoussai d’un revers d’ongle.
Je saisis la première page du document juridique de cent quarante pages. Avec une précision chirurgicale, je la déchirai en deux.
Le crissement sec du papier déchira l’atmosphère feutrée du salon.
Leo sursauta. Victor ouvrit la bouche, stupéfait. Chloe cessa instantanément de renifler, ses yeux s’écarquillant d’un effroi bien réel cette fois.
Je superposai les deux moitiés, et les déchirai à nouveau. Puis une troisième fois. Les fragments blancs tombèrent en pluie lente sur la table en acajou, venant flotter sur la surface de thé refroidi.
« Tu as raison, Victor, » dis-je d’une voix feutrée, dénuée de la moindre inflexion de colère. « C’est une affaire de famille. Mais à partir d’aujourd’hui, vous allez devoir trouver un autre moyen de payer vos dettes. Parce que plus un seul mot de mon esprit ne vous appartiendra. »