Je n’étais plus sur le marbre froid de Bellamy House.
Je me trouvais dans une vaste chambre immaculée. Pas une chambre d’hôpital ordinaire : le sol était recouvert d’un parquet de chêne clair, les murs drapés de rideaux de lin lourd atténuant les néons, et un bouquet de pivoines fraîches embaumait l’air sur une console en bois précieux. Une perfusion s’enfonçait dans le dos de ma main droite, reliée à une machinerie silencieuse. Une douleur sourde et lancinante pulsait sous mes côtes droites, là où le tesson de cristal avait déchiré les tissus et frôlé l’artère.
Je tentai de bouger les doigts. Une légère résistance attira mon regard.
Endormi, le front posé contre le rebord de mon matelas, Luca respirait au rythme lent d’un enfant épuisé. Sa petite main serrait toujours la mienne, exactement comme il l’avait fait avant que le monde ne disparaisse dans le noir. À côté de son coude reposait son petit dinosaure en plastique vert, éraflé et terne, étrangement décalé au milieu de tout ce luxe stérile.
« Ne bougez pas. Vous allez rouvrir vos points. »
La voix résonna depuis le coin d’ombre près de la baie vitrée.
Damian Vescari était assis dans un fauteuil en cuir noir. Il n’avait pas changé de vêtements. Sa chemise blanche portait encore les auréoles brunies de mon propre sang séché sur le col et les poignets. Ses cheveux noirs étaient décoiffés, ses mâchoires serrées couvertes d’une barbe sombre de plusieurs jours. Ses yeux d’obsidienne, d’une intensité presque insoutenable, étaient fixés sur moi.
« Combien de temps… ? » Ma voix n’était qu’un croassement rauque.
Damian se leva avec une grâce féline, silencieuse, presque surnaturelle pour un homme d’une telle carrure. Il s’approcha, versa de l’eau tiède dans un verre en cristal posé sur un plateau d’argent et porta la paille à mes lèvres sans un mot. Ses doigts effleurèrent mon menton ; sa peau était calleuse, tiède, étonnamment mesurée dans sa force.
« Quarante-huit heures, dit-il, la voix basse et vibrante. Deux arrêts cardiaques sur la table d’opération. Le chirurgien chef m’a dit par deux fois que vous ne passeriez pas la nuit. »
Un frisson me parcourut l’échine. « Et pourtant… »
« Et pourtant, vous êtes ici. » Il posa le verre. Ses yeux ne me lâchaient pas. « Je lui ai dit que s’il vous laissait mourir, il ne pratiquerait plus jamais de sa vie. Il a trouvé des trésors d’ingéniosité. »
Ce n’était ni une plaisanterie, ni une bravade. C’était un constat glacial.
« Luca… murmurai-je en regardant l’enfant. »
« Il a refusé de quitter cette pièce depuis qu’ils vous ont sortie des soins intensifs, répondit Damian, l’ombre d’une émotion indéchiffrable adoucissant furtivement ses traits taillés dans la pierre. Il est convaincu que si sa main lâche la vôtre, vous disparaîtrez. »
Luca remua, papillonna des paupières, puis ses grands yeux marron s’écarquillèrent en croisant mon regard.
« Emma ! » s’écria-t-il d’une voix pâteuse avant de se redresser vivement.
« Doucement, bonhomme, soufflai-je dans un faible sourire en serrant faiblement ses petits doigts. Je suis là. »
« Tu avais beaucoup de sang, dit-il, les larmes montant instantanément à ses yeux d’enfant. J’ai cru que le méchant verre t’avait cassée pour toujours. »
« Il faut plus qu’un verre de champagne pour me casser, tu sais. »
Damian posa une main large sur la tête de son fils, enfouissant ses doigts dans ses boucles brunes. Le geste était d’une tendresse infinie, en contraste violent avec l’aura de terreur qui émanait de lui. « Va dans la pièce voisine avec Matteo, Luca. Laisse Emma respirer quelques minutes. Les infirmières doivent changer ses pansements. »
Luca hésita, regardant tour à tour son père et moi, avant d’acquiescer docilement. Il ramassa son dinosaure, déposa un baiser timide et tiède sur le revers de ma main valide, puis trottina vers la porte capitonnée où un garde du corps en costume sombre se tenait en faction.
Dès que la porte se referma, la température de la pièce sembla chuter de dix degrés.
Damian s’approcha du lit. Il croisa les bras sur sa poitrine, dominant mon corps meurtri de toute sa stature. L’homme d’affaires prédateur avait repris le dessus.
« Qui êtes-vous réellement, Emma Carter ? »
La question me prit de court. Je clignai des yeux, désorientée. « Pardon ? Je suis serveuse pour l’agence d’intérim Prestige Banquets. Vous avez vu ma fiche, j’imagine. »
« J’ai vu bien plus que votre fiche. Marco a fouillé votre vie entière pendant que vous étiez sous anesthésie, dit-il froidement. Emma Carter, vingt-quatre ans. Étudiante en droit ayant abandonné ses études il y a deux ans après la mort brutale de son père. Trois emplois précaires cumulés pour rembourser une dette colossale laissée par votre géniteur auprès de courtiers véreux de Canaryville. Moins de vingt-cinq dollars sur votre compte en banque. Pas de casier judiciaire. Pas de famille vivante. »
Chaque mot frappait comme une gifle. La réalité crue de ma misère, étalée devant l’homme le plus puissant et le plus craint de Chicago.
« Vous vouliez savoir si j’étais une menace ? m’indignai-je, la respiration coupée par un élancement de douleur dans mon flanc. J’ai pris du verre dans le poumon pour votre fils ! Si c’était un piège, j’aurais calculé une sortie moins fatale ! »
« Ne parlez pas si fort, vos constantes s’affolent, lâcha-t-il calmement sans ciller. Et je sais que vous n’étiez pas complice. Ce que je cherche à comprendre, c’est pourquoi. »
« Pourquoi quoi ? »
« Pourquoi une fille qui ne possède rien, que cette ville écrase chaque jour un peu plus, plongerait sur un éclat de verre pour sauver un gamin qu’elle ne connaît pas ? Personne ne fait ça. Pas dans ce monde. Les gens riches se couchent pour sauver leur peau. Les pauvres s’enfuient pour sauver la leur. Vous avez protégé mon fils comme si vous étiez sa propre mère. Pourquoi ? »