Un bruit sec.

Puis un deuxième verre se brisa sur la terrasse de calcaire blanc.

Une seconde plus tard, le corps de Camille bascula par-dessus le bord de la piscine.

L’eau glacée se referma sur elle.

Au-dessus de la surface, les rires commencèrent presque immédiatement.

Pas tous.

Mais suffisamment.

Camille ouvrit les yeux sous l’eau.

Les lumières bleues de la piscine déformaient les silhouettes des invités massés sur la terrasse. Les robes argentées, les smokings noirs, les coupes de champagne et les oliviers éclairés semblaient appartenir à un monde silencieux suspendu au-dessus d’elle.

Elle ne paniqua pas.

Elle resta sous l’eau une seconde.

Puis deux.

Son chemisier blanc collait déjà à sa peau. Sa veste de serveuse gris anthracite tirait sur ses épaules.

Elle pensa à son père.

Plus précisément à une phrase qu’il lui avait répétée pendant des années :

« Quand tout le monde se met à parler, cherche la phrase que personne ne veut lire. »

Camille poussa sur ses jambes.

Sa tête émergea.

Le bruit de la fête revint d’un seul coup.

Et au bord de la piscine, Victoire Delorme souriait.

Grand.

Élégante.

Trente et un ans.

Robe de satin argentée.

Diamants aux oreilles.

Le genre de femme qui avait appris très tôt que les pièces changeaient légèrement de température lorsqu’elle y entrait.

Elle regarda Camille comme on regarde un verre renversé.

Puis dit :

« Qu’on m’apporte une autre serveuse. »

Quelques invités rirent.

Camille nagea jusqu’aux marches.

Elle remonta sans se presser.

L’eau coulait de ses cheveux bruns attachés en queue basse. Ses chaussures noires laissaient des traces sombres sur la pierre.

Elle ne regarda pas Victoire.

Pas encore.

Son regard se posa plus loin.

Sur Antoine Moreau.

Le propriétaire officiel de la villa.

Cinquante ans.

Noir fumant.

Montre ancienne.

Visage parfaitement contrôlé quelques secondes plus tôt.

Il ne souriait plus.

Camille s’arrêta.

Puis prononça deux mots.

« Clause dix-sept. »

La réaction d’Antoine fut immédiate.

Son visage perdit toute couleur.

Victoire tourna la tête.

Elle regarda Antoine.

Puis Camille.

« De quoi parle-t-elle ? »

Antoine ne répondit pas.

Camille fit un pas.

De l’eau tomba de sa manche sur le calcaire.

« Celle qui me donne la propriété en cas de défaut. »

Les rires cessèrent.

Un serveur immobile près du bar baissa lentement son plateau.

Un homme âgé posa sa coupe.

Une femme en robe noire regarda Antoine comme si elle venait de comprendre quelque chose avant les autres.

Victoire fronça les sourcils.

« Quelle propriété ? »

Camille ne lui répondit pas.

Elle glissa une main dans la poche intérieure de son tablier.

En sortit un smartphone noir.

L’écran était humide mais fonctionnait encore.

Elle appela.

Une seule sonnerie.

Quelqu’un décrocha.

Camille regarda Antoine.

« Entrez. »

Elle raccrocha.

Pendant deux secondes, rien ne se passa.

Puis un bruit lointain apparut au-delà des haies.

Des moteurs.

Pas un véhicule.

Plusieurs.

Les conversations moururent progressivement.

Les invités se tournèrent vers l’entrée de la propriété.

Au-delà des grilles ouvertes, deux phares apparurent.

Puis quatre.

Puis huit.

Une longue file de SUV noirs entra lentement dans l’allée bordée d’oliviers.

Les pneus roulèrent sur le gravier.

Les véhicules progressèrent jusqu’au bassin.

Un premier s’arrêta.

Puis le deuxième.

Puis les suivants.

Moteurs allumés.

Vitres noires.

Portières fermées.

Personne ne descendit.

C’était presque plus inquiétant ainsi.

Victoire regarda Camille.

Puis Antoine.

« Qu’est-ce que c’est que ça ? »

Camille ne bougea pas.

Antoine, lui, fixait le premier véhicule.

Il savait.

Victoire le vit.

« Antoine ? »

Il ne répondit toujours pas.

Le vent souleva légèrement le bas de sa robe.

Camille s’essuya le visage avec le revers de sa main.

Puis dit calmement :

« La suite de la clause dix-sept. »

Six heures plus tôt, rien ne laissait penser que la soirée se terminerait ainsi.

Camille était arrivée à la villa par l’entrée de service à dix-sept heures quarante.

Pas parce qu’elle devait y travailler.

Parce qu’elle voulait y être invisible.

Cette propriété, appelée Villa Céleste dans les documents officiels, appartenait depuis neuf ans à Antoine Moreau.

Du moins en apparence.

Antoine l’avait achetée grâce à un financement organisé par Laurent Patrimoine, le groupe créé autrefois par le père de Camille, François Laurent.

À l’époque, Antoine n’était pas encore riche.

Pas vraiment.

Il possédait un petit groupe d’hôtels dans le Var, deux restaurants et une réputation de négociateur brillant.

François l’aimait bien.

Trop, selon Camille.

Il lui avait proposé une structure financière inhabituelle.

Laurent Patrimoine avancerait une grande partie des fonds pour l’acquisition de la villa.

Antoine en deviendrait propriétaire.

En échange, il s’engageait à rembourser le financement sur douze ans.

Rien d’extraordinaire jusque-là.

Mais le contrat comportait vingt-trois clauses.

La dix-septième était particulière.

Très particulière.

En cas de défaut répété sur certaines obligations essentielles — remboursement, maintien des garanties, interdiction de transférer certains actifs sans autorisation — Laurent Patrimoine pourrait exercer une option de reprise de propriété à une valeur définie contractuellement.

À l’époque, François avait expliqué à sa fille :

« Je ne finance pas une maison. Je finance un homme. Si l’homme change, le contrat doit survivre à la confiance. »

Camille avait vingt ans.

Elle trouvait cela excessivement prudent.

Sept ans plus tard, elle comprenait.

François Laurent était mort dix-huit mois auparavant.

Cancer.

Rapide.

Brutal.

À vingt-huit ans, Camille s’était retrouvée à la tête d’un groupe dont la plupart des dirigeants avaient deux fois son âge.

Certains l’avaient accueillie avec respect.

D’autres avec patience.

La patience réservée aux gens qu’on pense voir disparaître bientôt.

Antoine appartenait à une troisième catégorie.

Il l’avait accueillie avec chaleur.

Trop de chaleur.

« Ton père était comme un frère pour moi. »

Camille avait toujours détesté cette phrase.

Parce que son père n’avait jamais dit la même chose.

Trois mois après les funérailles, les premiers retards de paiement apparurent.

Antoine les expliqua par des difficultés de trésorerie.

Puis vinrent des transferts.

Des sociétés intermédiaires.

Des refinancements non autorisés.

Enfin, un nantissement sur une partie de la propriété.

Sans l’accord de Laurent Patrimoine.