Autour d’elle jonchaient sur le carrelage immaculé de lourdes mèches argentées, certaines tranchées net à un centimètre de la racine, d’autres laissées bêtement longues, ébouriffées, massacrées avec une cruauté évidente, presque méthodique. On aurait dit le plumage saccagé d’un oiseau tombé du nid, piétiné par un prédateur distrait.

Devant elle, une paire de ciseaux professionnels encore entre les doigts manucurés, se tenait Roxane.

Roxane n’était pas n’importe quelle coiffeuse. Elle était la styliste exclusive de la petite bourgeoisie locale, mais surtout la meilleure amie d’enfance, l’éternelle confidente et la quasi-sœur de Julian, l’homme dont je portais la bague de fiançailles à l’annulaire gauche depuis huit mois. Roxane affichait un demi-sourire narquois, le regard froid et amusé d’une femme qui savait pertinemment que sa position dans l’échiquier affectif de mon futur mari la rendait intouchable.

— Écoute, Éléonore, dit-elle en haussant ses épaules nues sous sa blouse de satin sombre, ta mère m’a demandé de moderniser sa coupe pour votre mariage de samedi. Ses cheveux étaient morts, filasses, imprégnés de laque bon marché d’un autre siècle. J’ai simplement fait ce qui était nécessaire pour lui donner un peu de tenue. Si elle n’a pas la structure faciale adéquate pour porter une coupe texturée avant-gardiste, ce n’est tout de même pas ma faute. Elle devrait me remercier de lui avoir évité d’avoir l’air d’une paysanne sur les photos officielles de ton mariage.

Ma mère ne disait rien. Elle baissait la tête, les yeux rougis fixant le sol, mordant sa lèvre inférieure pour empêcher ses sanglots d’éclater devant les apprenties et les deux clientes fortunées qui feignaient de lire des magazines de mode sous les séchoirs thermiques. Maman n’avait jamais rien demandé de luxueux dans sa vie d’abnégation. Elle avait refusé que je lui paie une tenue coûteuse, affirmant qu’un simple tailleur bleu marine suffirait. La seule faveur qu’elle avait acceptée pour le grand jour était que je l’emmène dans le meilleur salon de la ville pour qu’on prenne soin de ses cheveux blancs dont elle prenait tant soin depuis la disparition de mon père.

C’est Julian qui avait insisté lourdement : « Va chez Roxane, Éléonore. Elle est magique. Elle sublimera ta mère pour notre grand jour, je m’en porte personnellement garant. »

La porte en verre du salon s’ouvrit avec un tintement métallique discret. Julian entra. Grand, athlétique, impeccable dans son costume cintré sur mesure, le manteau en cachemire jeté négligemment sur l’avant-bras, il dégageait cette assurance insolente des hommes qui n’ont jamais eu à se battre pour obtenir ce qu’ils convoitent. Il m’avait appelée vingt minutes plus tôt pour me dire qu’il passait nous chercher après son rendez-vous avec les notaires du cabinet familial.

En voyant le désastre, mon cœur s’était d’abord arrêté, puis une décharge d’adrénaline pure avait brûlé mes veines. Je m’étais précipitée vers Julian, pensant naïvement qu’il allait partager mon effroi, qu’il verrait l’humiliation calculée, l’insulte délibérée infligée à une femme sans défense par une manipulatrice jalouse.

— Julian, regarde ! Regarde ce qu’elle lui a fait ! criai-je, la voix étranglée par une fureur que je ne me connaissais pas. Elle l’a massacrée ! C’est une humiliation délibérée, elle s’est moquée d’elle pendant que maman fermait les yeux !

Julian jeta un regard distrait à ma mère, puis posa ses yeux azur sur Roxane. Le regard qui passa entre eux ne dura qu’une fraction de seconde, mais il contenait une complicité sourde, un code silencieux qui me frappa l’estomac comme un coup de poing.

Julian soupira, glissa ses mains dans ses poches de pantalon et afficha ce rictus agacé qu’il réservait d’ordinaire aux employés de maison inefficaces ou aux serveurs maladroits.

— Éléonore, arrête ton cinéma dramatique, lâcha-t-il froidement sans même s’approcher de ma mère. Roxane est une artiste primée. Si elle a coupé court, c’est que c’était le choix technique à faire. Ta mère a toujours eu une coiffure d’institutrice de province négligée, tu le sais très bien. Un mariage dans ma famille exige une certaine tenue visuelle. Roxane a essayé de sauver les meubles pour éviter qu’on ait honte au banquet. Ne viens pas faire un scandale pour quelques mèches de cheveux qui repousseront de toute façon dans trois mois. Présente plutôt tes excuses à Roxane pour le vacarme que tu fais dans son établissement.

Le silence qui suivit ses paroles fut plus lourd qu’une chape de plomb. Dans le miroir, je vis le rictus triomphant de Roxane. Elle posa ses longs ciseaux japonais ultra-tranchants sur la tablette de verre, balança négligemment sa tête en arrière, dévoilant sa longue et opulente queue-de-cheval brune, brillante, soignée, qui tombait presque au milieu de son dos comme l’étendard d’une reine infaillible.

« Présente tes excuses à Roxane. »

Les mots tournèrent dans mon crâne, se répétant en écho, brisant d’un coup sec les trois années d’illusions, de compromis et de concessions silencieuses que j’avais consentis pour me faire accepter dans le clan prestigieux mais glacial des de La Tour-Vignaud. Je regardai ma mère, prostrée, qui tentait de masquer ses larmes avec un mouchoir élimé. Puis je regardai Julian, droit, méprisant, le symbole éclatant d’une trahison affective déjà consommée.

Je ne criai pas. Je ne tremblai pas. Une lucidité glaciale s’empara de chaque fibre de mon corps.

D’un mouvement d’une rapidité fulgurante que personne n’anticipa, je fis un pas de côté vers la console de travail de Roxane. Mes doigts se refermèrent sur les ciseaux de coupe forgés en acier trempé. Avant que quiconque dans le salon n’ait pu esquisser le moindre geste, j’attrapai d’une main d’acier l’épaisse queue-de-cheval de Roxane à sa base, juste au-dessus de l’élastique doré.

— Éléonore, qu’est-ce que tu… ! commença Julian en avançant la main.

Le bruit fut sourd, dense, presque organique : crrr-ic. Les lames aiguisées comme des rasoirs tranchèrent la masse soyeuse d’un seul coup franc et net.

Roxane poussa un hurlement strident, un cri d’animal blessé qui fit trembler les baies vitrées du salon. Elle porta ses mains frénétiques à l’arrière de son crâne, ne trouvant sous ses ongles manucurés qu’un moignon informe de cheveux hirsutes hérissés sur sa nuque.