Au centre de toute cette admiration se dressait ma demi-sœur cadette, Clara. Elle resplendissait dans une création haute couture incrustée de cristaux Swarowski, au bras d’Arthur Vance, l’héritier d’un empire d’acier et de logistique maritime. Clara souriait, le menton légèrement relevé, promenant un regard victorieux sur une assemblée acquise à sa gloire.
Dans un coin sombre, adossée au bastingage en teck et en cuivre lustré, je tenais fermement la petite main de Lily. Ma fille de cinq ans, intimidée par le lustre de ces mondanités, portait sa plus belle robe en velours élimé et serrait contre son torse un lapin en peluche dont une oreille manquait depuis bien longtemps.
« Maman, murmura Lily, ses grands yeux noisette cherchant mon approbation. Est-ce qu’on peut rentrer ? Les gens me regardent bizarrement. »
« Bientôt, mon cœur. Ta grand-mère voulait absolument que nous venions pour la bénédiction des anneaux. Dès que c’est fini, nous prendrons le premier bus. »
Je mentais. Hélène, ma mère, ne nous avait pas invitées par affection. Elle nous avait convoquées avec la menace feutrée de me couper définitivement les maigres subsides familiaux qu’elle me devait encore après la vente contestée de la petite maison de mon défunt père.
Soudain, le crissement sec de talons aiguilles sur le bois mouillé se fit entendre. Hélène apparut hors de l’ombre des canots de sauvetage. Elle portait un tailleur de velours bordeaux impeccablement taillé, ses cheveux gris tirés en un chignon si serré qu’il semblait étirer la méchanceté naturelle de ses traits.
« Qu’est-ce que vous faites encore là, toutes les deux ? cracha-t-elle à mi-voix, jetant un coup d’œil inquiet vers les salons panoramiques. »
« Vous nous avez demandé de venir, mère, répondis-je calmement en resserrant mon étreinte autour de Lily. Nous attendons le départ pour ne pas faire d’esclandre. »
« Regarde-toi, Éléonore. Une traîne-misère. Regarde cette enfant sans père légitime que tu traînes comme un boulet. Tu as vu Clara ? Elle a réussi là où tu n’as fait qu’échouer lamentablement. Elle a épousé un titan de l’industrie, un homme capable d’acheter le port entier d’un coup de stylo. Et toi ? Tu n’es qu’une sangsue qui pue la défaite. »
« Je n’ai rien demandé, répliquai-je avec amertume. Ni vos insultes, ni la pitié de votre nouvelle belle-famille. Laissez-nous partir. »
« Oh non, petite fille ingrate. Pas par la passerelle principale. Tu crois que je vais laisser Arthur Vance voir sa nouvelle belle-sœur habillée comme une mendiante quitter son navire ? Tu nous humilies rien qu’en respirant. »
Je tentai de la contourner en tirant Lily derrière moi. Mais Hélène, aveuglée par une fureur maniaque que l’alcool et la terreur du déclassement social avaient nourrie depuis des années, se posta devant moi. Elle me saisit violemment l’avant-bras.
« Lâche-moi ! » criai-je, perdant mon sang-froid.
Lily se mit à sangloter bruyamment. Ce pleur parut agir comme une insulte insupportable pour ma mère. Avec une force démoniaque, tout son poids projeté en avant, elle m’empoigna par le collet de mon manteau et me poussa brutalement contre le bastingage qui ne m’arrivait qu’à mi-cuisse. Le centre de gravité de mon corps bascula. Dans mon affolement, je voulus m’accrocher au câble métallique, mais ma main glissa sur la balustrade détrempée par la brume marine. En tombant en arrière, mon bras happa par réflexe le manteau de ma fille.
Hélène posa ses deux mains sur mes épaules et poussa une seconde fois, avec une sauvagerie implacable, son visage déformé par une grimace de haine pure. Ses lèvres sifflèrent contre mon oreille :
« Ta sœur a épousé un puissant PDG. Toi, tu n’apportes que la honte. »
L’univers bascula dans le néant.
Un cri d’enfant déchira la nuit. Puis, le vide sous nos pieds, la vertigineuse chute de six mètres à travers l’air glacial de novembre, et le fracas impitoyable de l’eau.
L’impact avec l’océan fut semblable à un mur de béton liquide. Le choc me vida instantanément les poumons, et une obscurité saumâtre m’engloutit avec violence. La température de l’eau du port, proche de quatre degrés, pénétra chaque pore de ma chair avec la férocité de mille aiguilles d’acier. Le courant de marée descendante commença aussitôt à m’entraîner vers les piliers de béton du quai militaire.
Lily.
Ce prénom résonna dans le vacarme sourd des profondeurs. Mes yeux brûlaient sous l’effet du sel et du mazout surnageant, mais mon instinct maternel court-circuita la douleur et le froid anesthésiant. Je battis frénétiquement des jambes, entravée par ma longue jupe de velours qui pesait désormais comme une ancre de plomb. À quelques mètres au-dessus de moi, je vis une tache claire et agitée qui coulait vers l’abîme. Le petit manteau en drap de laine de ma fille prenait l’eau.
Je montai en arrachant mes souliers à talons d’un coup de talon sec. Mes doigts gourds, déjà raidis par la morsure du gel, réussirent à agripper le col de son vêtement. Je tirai vers moi de toutes mes forces restantes. Lily ne bougeait plus ; elle avait bu la première gorgée d’une eau fangeuse et glacée. En entourant sa petite cage thoracique de mon bras gauche, je luttai vers la surface, là où les lumières tamisées du yacht étincelaient comme des étoiles lointaines et cruelles.
Ma tête creva l’eau dans une explosion d’écume. J’aspirai une gorgée d’air brûlant de froid, tout en hissant le visage de mon enfant hors des vagues noires.
« Lily ! Respire, mon Dieu, respire ! »
La petite fille eut un spasme violent, cracha une eau fangeuse et se mit à geindre d’une voix étranglée, étouffée par l’hypothermie qui s’installait déjà. Autour de nous, la coque immaculée du yacht s’éloignait imperceptiblement, balancée par son propre sillage. Sur le pont supérieur, la musique continuait de résonner joyeusement. Le violoniste entamait un presto endiablé. Personne n’avait rien vu. Personne n’avait voulu voir. Dans leur forteresse de dorures et de champagne, deux vies venaient d’être rayées de la carte sans que le cristal des verres n’en tremble.