À l’avant, le chauffeur maintenait une allure constante de cinquante kilomètres à l’heure, les deux mains posées à dix heures dix sur le volant capitonné d’alcantara. Camille l’observait à travers le rétroviseur central. Son visage buriné, taillé dans les angles d’une rigueur militaire, ne trahissait aucune curiosité.
« Vous travaillez pour lui depuis longtemps ? » demanda-t-elle à mi-voix, brisant le murmure feutré du moteur V12.
L’homme ne tourna pas la tête, gardant le regard rivé sur la départementale obscure.
« Depuis vingt-deux ans, Mademoiselle. »
Sa réponse tomba comme un couperet, sans insolence mais sans ouverture superflue. Camille baissa les yeux sur l’enveloppe posée sur ses cuisses. Le papier vélin était épais, d’un blanc crème mat, grain d’or fin, non cacheté à la cire mais marqué d’un sceau sec en creux : une ancre stylisée traversée d’un compas géométrique. Le même monogramme que celui serti en argent massif sur le montant central de la supercar.
Ce symbole, elle l’avait dessiné des centaines de fois dans les carnets de bord de son père. Le bureau d’études maritimes et d’ingénierie navale Gauthier & Associés, avant qu’il ne s’effondre dans la faillite, les créances douteuses et la mort brutale de son géniteur d’une embolie pulmonaire au petit matin d’une perquisition fiscale. À l’époque, Camille avait vingt ans, encore étudiante à l’école des Arts et Métiers. Tout avait été liquidé au marteau d’adjudication : les hangars du bassin d’Arcachon, les brevets sur les alliages carbones marins, et même la maison familiale de Léognan.
Elle décacheta la languette de l’enveloppe avec l’ongle de son pouce. Une feuille unique en sortit, pliée en trois. L’encre noire y formait des lignes droites, sans tremblotement, tracées à la plume calligraphique :
« Camille,
La scène de ce soir n’était pas fortuite. Madame Delorme a cru acheter le silence d’une serveuse brisée pour la modique somme de son mépris. Elle ignore encore que le domaine où elle se pavane ne lui appartient déjà plus, tout comme les contrats que son défunt mari avait soustraits à ton père.
Il est temps de solder les comptes de l’ingénieur Gauthier.
Ne descends pas de la voiture avant que j’aie ouvert la porte.
P. »
Camille replia le mot en quatre. Une onde de chaleur froide monta le long de sa colonne vertébrale. Pierre. Son parrain. Pierre Vaneau, le financier discret qui avait refusé de témoigner lors du procès en banqueroute sept ans plus tôt, avant de s’évaporer des registres publics comme une fumée au vent marin. Tout le monde le croyait exilé en Suisse, ou mort dans une discrétion absolue. Et la voilà embarquée dans l’un de ses bolides d’apparat, extraite d’une soirée traiteur où elle nettoyait les éclats de cristal cassés par une bourgeoise aigrie.
« Où m’emmenez-vous ? »
« Aux chantiers de la presqu’île, Mademoiselle, » répliqua le chauffeur sans hésiter. « Monsieur vous y attend. »
Camille glissa le papier dans la poche intérieure de son sac en bandoulière usé, effleurant son vieux badge d’employée intérimaire, son tube d’analgésique et les quelques pourboires froissés qu’elle avait sauvés du désastre. Elle se redressa contre le dossier, resserrant la sangle de son genou artificiel d’un geste machinal.
Le trajet dura une quarantaine de minutes. Quittant l’élégance compassée des propriétés viticoles du Médoc, la berline noire plongea vers les zones industrielles silencieuses de Bacalan et les friches bordières de la Garonne. L’odeur de la vase fluviale et de l’acier rouillé remplaça les senteurs d’acacia et de parfum poudré du château.
La voiture ralentit devant un portail grillagé, surplombé de caméras à détecteur infrarouge. Un voyant vira au vert au passage de la plaque d’immatriculation, et les deux battants coulissèrent dans un grincement sourd de vérins hydrauliques. Le sol n’était plus composé de graviers ratissés au cordeau, mais de béton désactivé balafré d’ornières. Au loin, sous les projecteurs halogènes découpant les ténèbres, s’élevait la silhouette colossale d’un hangar naval à coque d’aluminium, vestige des grandes épopées de constructions de prototypes.
Le véhicule s’arrêta au cœur d’une zone d’éclairage blanc et cru. Le chauffeur coupa le moteur. Le silence qui s’abattit fut total, pesant, troublé seulement par le tic-tac du pot d’échappement qui refroidissait.
L’homme descendit, contourna le capot avec la même démarche mesurée, puis ouvrit la portière arrière en inclinant la tête.
« Vous pouvez sortir, Camille. »
Elle posa son pied gauche valide sur le sol en béton, puis stabilisa sa jambe droite en prenant appui sur le montant. Elle refusa la main que le chauffeur lui tendait timidement pour l’aider. Debout dans l’air tiède de la nuit d’automne, elle lissa les pans de sa veste tachée de vin blanc.
À une dizaine de mètres, au seuil du grand hangar entrouvert, une silhouette d’homme se tenait debout sous la lumière zénithale. Grand, les épaules légèrement voûtées sous un pardessus de cachemire d’un bleu marine presque noir, une canne de marche terminée par une pomme d’argent calée sous sa paume droite.
Camille s’avança, le pas syncopé mais assuré, le rythme métallique discret de sa rotule interne battant la mesure sur les dalles industrielles.
À mesure qu’elle approchait, les traits de l’homme s’éclairaient. Ses tempes étaient argentées, son visage raviné par des années de soleil marin et sans doute de tourments intérieurs, mais son regard bleu ardoise possédait la même vivacité perçante qu’elle avait connue dans son enfance.
« Tu marches presque comme avant, petite fille, » dit-il, sa voix rauque portant une pointe d’émotion qu’il s’efforçait d’étouffer.
« La technologie a progressé, Pierre. Pas les hommes, » répliqua-t-elle sans détours, s’arrêtant à trois pas de lui. « Pourquoi cette mascarade ce soir ? Pourquoi maintenant ? »
Pierre Vaneau baissa les yeux vers le sol souillé d’huile sèche, puis releva la tête vers la fille de son plus vieil ami.
« Parce que ce soir était la seule occasion de te sortir vivante de leur surveillance sans qu’ils ne comprennent qui tu étais vraiment devenue. Entre, Camille. Regarde ce que ton père a dessiné avant qu’ils ne le poussent au tombeau. »