Helena ne cligna pas des yeux. Dans le miroir mural, où la lumière crue des néons se brisait sans trouver d’éclat dans ses prunelles, son reflet lui renvoyait l’image d’un gouffre. Il n’y avait plus d’iris, plus de blanc de l’œil, rien que deux orbes de jais liquide où dansait une étincelle violacée, vestige de la foudre qui avait pulvérisé les rouages antiques. Pourtant, son cœur ne battait pas. Le tracé vert du moniteur restait obstinément plat, traçant une ligne droite et infinie accompagnée d’un sifflement sourd et continu que personne dans le couloir ne semblait entendre.

Sur le berceau de plastique transparent à côté du lit, les couvertures remuaient. Le nourrisson poussait des cris déchirants, d’une vitalité brute et presque insoutenable. Un souffle chaud émanait de ses minuscules narines. Il respirait, lui. Sa peau était rose, striée de vernix et de sang séché.

La porte acheva de s’ouvrir dans un grincement métallique.

L’ombre qui glissa sur le lino vert pâle ne ressemblait en rien à celle d’un être humain ordinaire. Elle était découpée avec une netteté de rasoir, projetant sur le mur la silhouette d’un corps dont le bras gauche retombait, trop rigide, articulé par d’invisibles tiges d’acier.

L’homme qui entra portait une blouse de chirurgien maculée de poussière grise. Son visage n’était plus tout à fait celui de Gabriel, mais il en conservait les traits fondamentaux, ravagés par une symétrie atroce. La moitié droite de sa peau demeurait pâle et émaciée, sillonnée par la cicatrice qui lui barrait la lèvre jusqu’à l’oreille ; sa moitié gauche, en revanche, était recouverte d’un maillage de plaques de laiton et de titane cousues à même la chair vive. Ses pupilles ne tournaient pas au même rythme. L’un de ses yeux la fixait avec un désespoir d’une tristesse infinie, tandis que l’autre, serti d’un verre grossissant cerclé de cuivre, tournait avec la régularité d’un échappement d’horlogerie.

« Tu t’es réveillée », répéta la voix.

Ce n’était plus tout à fait un son vocal. C’était une vibration gutturale doublée d’un cliquetis métallique, comme si une boîte à musique parlait à travers un cadavre.

Helena voulut parler, mais sa gorge était sèche comme un lit de rivière asséché. Elle porta les doigts à son cou. Sous la peau diaphane de sa gorge, elle sentit les os de sa trachée, immobiles. Elle ne respirait pas non plus. Elle n’avait plus besoin d’air pour exister.

« Qu’as-tu fait de nous, Gabriel ? » parvint-elle à articuler, le timbre de sa voix glissant vers une résonance double, sourde et magnétique.

Gabriel referma la porte derrière lui d’une poussée du talon. Le verrou s’enclencha avec un déclic lourd, celui d’un coffre-fort se scellant pour l’éternité. Il ne regarda pas Helena tout de suite. Son regard d’horloger plongea vers le berceau de verre.

« Ce que tu as ordonné avec cette clé, Helena. Tu as refusé le protocole. Tu as refusé l’abattoir préparé par ton père. Tu as brisé le cœur de l’horloge maîtresse, mais tu n’as pas éteint le mécanisme. On n’éteint jamais l’Horloge du Seuil. On ne fait que déplacer le pivot. »

Il fit deux pas en avant, traînant sa jambe gauche avec un bruit de roulement à billes grippé.

« Regarde ton fils », continua-t-il, tendant un index tremblant vers le landau. « Regarde ce que ton refus a coûté. »

Helena s’arracha du lit. Ses pieds nus touchèrent le sol carrelé sans la moindre sensation de froid. Ses muscles réagissaient avec une fluidité terrifiante, comme si son squelette était devenu plus léger que le vide. En s’approchant du berceau, elle écarta la couverture de coton blanc.

Le bébé pleurait à pleins poumons, ses petits poings serrés contre ses joues. Mais à travers sa cage thoracique translucide, la peau était si fine qu’on pouvait observer chaque pulsation. Au milieu de ses poumons minuscules, il n’y avait aucun muscle rouge, aucune valve biologique. À la place battait un minuscule pendule doré, suspendu à une spirale de platine. Chaque balancement du balancier envoyait une onde de sang vermeil dans ses artères, et à chaque tic-tac, une étincelle microscopique crépitait sous sa peau.

« Un hybride », murmura Gabriel avec un dégoût teinté d’une terreur sacrée. « Ni chair pure, ni mécanisme parfait. En plantant la clé d’argent au lieu de trancher ta propre gorge, tu as fusionné le moteur du temps avec son âme naissante. Si son cœur s’arrête de compter les secondes, ce n’est pas seulement lui qui meurt, Helena. C’est l’axe du présent qui se brise. »

« Alors je le protégerai », déclara-t-elle sans ciller, le noir total de ses yeux absorbant la réverbération blafarde de la pièce.

« Tu ne pourras pas. Ils arrivent déjà. Tu crois que cet hôpital est un refuge ? Regarde par la fenêtre. Regarde le monde que tu as façonné par ta rébellion. »

Helena s’avança vers l’unique fenêtre de la chambre et tira le store vénitien métallique d’un geste sec.

Dehors, il ne faisait ni jour ni nuit. Le ciel avait la couleur du plomb fondu, figé dans un crépuscule d’un gris d’ardoise. Les rues en contrebas, au lieu d’abriter le trafic urbain habituel, n’étaient que de longues tranchées creusées dans un sol de gravats et d’ossements blanchis, semblables à ceux du tunnel antique d’où elle venait de s’échapper. Les façades des gratte-ciel s’élevaient vers les nuages immobiles, mais leurs fenêtres étaient obstruées par des milliers de balanciers géants oscillant à l’unisson. Des silhouettes vêtues de longs manteaux de cuir noir et portant des masques de bronze avançaient méthodiquement dans l’artère centrale. Chacune d’entre elles tenait en laisse des créatures mécaniques à quatre pattes, des lévriers de fer dont les mâchoires s’ouvraient sur des rotors hérissés de pointes d’acier.

Ils reniflaient la terre. Ils cherchaient une trace.