Nell ne pleurait pas. Ses doigts s’étaient enfoncés si fort dans le rebord de la table que le vernis gémissait sous la pression. Elle fixait le combiné posé à côté d’elle comme s’il s’agissait d’un serpent à sonnette prêt à frapper. Deux ans qu’elle portait le deuil. Deux ans qu’elle s’était résignée à nettoyer les traces de boue laissées par d’autres, la tête basse, le cœur broyé, rongeant son remords dans un taudis sans fenêtre pour rembourser une dette fantôme. Deux ans qu’on lui avait affirmé que la cendre d’Emmett Fontaine reposait au fond d’un caveau anonyme.

Carmine Orsini glissa son téléphone dans la poche intérieure de son pardessus en laine. Il n’y avait aucune émotion sur son visage émacié, seulement cette immobilité lourde que les hommes de sa caste portaient comme une seconde peau.

« Benny », dit Carmine sans quitter la jeune femme des yeux.

Le haut-parleur crépita depuis l’appareil qu’il tenait encore à demi. « Ouais, patron ? »

« Prépare la berline noire. La Mercedes sans plaques distinctives. Trouve l’adresse exacte du foyer médicalisé où la fondation Marchand garde Emmett. Pas de bruit. Pas d’intermédiaires. Tu viens nous chercher devant la grille de service dans dix minutes. »

« Reçu. »

La ligne coupa. Le silence qui s’ensuivit fut presque insupportable.

Nell releva enfin les yeux vers lui. Ses iris ambrés, autrefois éteints par une lassitude infinie, brûlaient d’une flamme nouvelle, faite de rage contenue et d’une détresse si vive qu’elle aurait pu fendre la pierre. « Si vous me mentez, Carmine… si tout cela n’est qu’un de vos jeux pour vous amuser d’une servante… »

« Je ne joue jamais avec les ruines des autres, Eleanor », répondit-il d’une voix sourde, presque feutrée. « Et je ne gaspille pas mon carburant pour des chimères. Prenez votre manteau. Vous partez comme vous êtes. »

Elle ne se fit pas prier. Elle retira son tablier de toile écrue, le jeta sans un regard sur le parquet lustré, et suivit Carmine le long du vestibule carrelé de marbre. Elle n’était plus la femme invisible qui lustrait l’argenterie avec des mouvements automatiques. À chaque pas, la mémoire de la boulangerie Fontaine semblait reprendre possession de ses membres : la vigueur des avant-bras pétrissant le levain au petit matin, la fierté d’un tablier blanc maculé de farine, et le visage ridé d’un père qui riait en saupoudrant de sucre glace les beignets dorés.

Dehors, l’air nocturne était saturé d’humidité. La pluie martelait le toit de la berline arrêtée au bord du gravier. Benny Romano était au volant, la mâchoire serrée, le regard scrutant les rétroviseurs. En les voyant approcher, il déverrouilla les portes sans un mot.

Carmine laissa monter Nell à l’arrière avant de s’installer à ses côtés. « Où est-il, Benny ? »

« Une clinique privée à l’ouest de Lafayette, patron. Le Domaine des Marais Blancs. Sur le papier, c’est une maison de repos pour anciens combattants et civils dépendants subventionnée par l’archevêché et les dons privés. En réalité, c’est une cage dorée dirigée par un certain docteur Vane, un médecin véreux qui doit trois cent mille dollars de dettes de jeu à une filiale de prêt sur gage… filiale contrôlée par le groupe Marchand. »

Nell retint son souffle. Ses ongles s’enfoncèrent dans les paumes de ses mains. « Mon père ne se souvenait de rien ? C’est ce que le rapport disait ? »

Carmine jeta un coup d’œil vers la vitre où ruisselaient les gouttes de pluie. Les lumières orangées de l’avenue défilaient dans la nuit. « Emmett a inhalé de l’acide cyanhydrique et des fumées toxiques quand la boulangerie s’est effondrée. Mais Marchand n’a pas pris de risque. Quand on veut voler le terrain d’un homme et lui faire porter le chapeau, on s’assure qu’il ne parlera jamais. S’il meurt, la police pourrait s’attarder sur les poumons et l’incendie criminel. S’il est amnésique et officiellement déclaré mort pour sa famille, personne ne cherche. On le parque dans une chambre au milieu des bayous. Et la fille paie les dommages et intérêts sans poser de questions, convaincue que son imprudence au fourneau a détruit l’héritage de sa vie. »

« Espèce de monstre », murmura Nell, la voix étranglée par un sanglot qu’elle ravala aussitôt. « Lucien Marchand dîne avec le maire chaque semaine. Il pose pour les journaux caritatifs. »

« Les monstres de La Nouvelle-Orléans ne vivent pas dans les marécages, Nell », dit Carmine froidement. « Ils portent des costumes italiens à cinq mille dollars et boivent du Sazerac dans des salons privés du Quartier Français. »

Le voyage jusqu’à Lafayette dura près de deux heures à travers les routes sombres bordées de cyprès chauves et de mousse espagnole dégoulinante. Personne ne parla. Le ronronnement lourd du moteur huit cylindres emplissait l’habitacle. Carmine consultait des documents sur un écran sécurisé : titres de propriété, transferts bancaires de la fondation Marchand, bilans de liquidation de la boulangerie. La toile tissée par Lucien Marchand était impitoyable de perfection administrative. Chaque coup avait été porté avec la précision d’un scalpel chirurgical.

Vers deux heures du matin, la berline quitta l’autoroute pour s’engager sur un chemin vicinal mal entretenu. Un panneau en fer forgé mangé par la rouille indiquait l’entrée : Domaine des Marais Blancs — Soins de longue durée.

Le bâtiment principal ressemblait à une ancienne plantation reconvertie dans les années soixante-dix, flanquée d’ailes en béton brut et de fenêtres protégées par de minces barreaux anti-chute. Seules deux fenêtres au rez-de-chaussée diffusaient une lumière blafarde à travers les stores métalliques.

Benny coupa les phares à cinquante mètres du portail d’accès. Le portail était fermé par une chaîne ordinaire. Benny descendit, ouvrit le coffre, en sortit une pince monseigneur industrielle, trancha les maillons d’un coup sec et fit coulisser la grille rouillée. Il remonta dans la voiture sans faire de bruit et gara le véhicule sous l’ombre épaisse d’un bouquet de chênes centenaires.