Felix gémit dans ses bras, le corps secoué de spasmes violents. La douleur physique de l’enfant tirait Helen hors de cette transe nauséabonde. L’avant-bras du garçon était déformé par une courbe anormale, la peau tendue bleuissant à vue d’œil sous le tissu déchiré de son pull en laine.
Julian se dressait au-dessus d’eux, son grand manteau en cachemire noir grand ouvert, les poings encore frémissants de l’effort destructeur qu’il venait de déployer. Il replia posément la feuille de papier, la glissa dans la poche intérieure de son veston et ajusta les boutons de manchette en platine ornés du blason au corbeau des von Rabenhorst.
« Tu as cinq minutes pour déguerpir du perron avant que je ne lâche les dobermans du garde-chasse », murmura Julian, le timbre bas, dénué de la moindre inflexion de panique. « Emporte tes hardes et ce bâtard. Si vous franchissez à nouveau la grille en fer forgé du domaine, ce n’est pas un bâton de marche qui vous attendra, mais deux cartouches de gros plomb. Le préfet est mon cousin par alliance. Le procureur déjeune chez moi tous les premiers dimanches du mois. Tu n’existes pas, Helen. Tu n’as jamais existé. »
Helen ne répondit pas. Toute supplication était un poison. Elle savait reconnaître un prédateur acculé : Julian ne cherchait pas simplement à chasser des intrus, il colmatait une brèche mortelle dans son édifice. Glissant avec une précaution infinie un bras sous les cuisses de son fils et l’autre autour de son torse frêle, elle souleva Felix. L’enfant poussa un hurlement étouffé contre son cou, ses larmes inondant la peau nue de sa gorge. La douleur irradiait dans les vertèbres d’Helen, ses propres muscles criaient grâce, mais l’adrénaline la rendait insensible au fardeau. Elle tourna le dos à Julian, contourna la malle abandonnée sur le perron et franchit la lourde porte battante qui donnait sur la cour d’honneur.
Dehors, le vent d’octobre s’engouffrait dans les allées de gravier du Taunus avec une morsure glaciale. Le crépuscule s’effondrait sur la forêt de sapins, peignant les sommets d’une teinte rouille et violette. Helen ne regarda pas en arrière. Elle s’engouffra dans sa vieille berline cabossée, assit l’enfant sur le siège passager, cala son bras blessé contre un oreiller râpé qu’elle gardait toujours dans le coffre, et boucla sa ceinture d’une main tremblante. Le moteur toussa trois fois dans une plainte métallique avant de rugir dans la pénombre. Les pneus crépitèrent sur la pierre pilée. Derrière elle, à la fenêtre du premier étage de la bâtisse néoclassique, une silhouette immobile tenait un téléphone à l’oreille.
Il fallait une heure pour rejoindre Francfort, mais l’état de Felix ne souffrait aucun délai. Chaque cahot de la route serpentant à travers les collines arrachait à l’enfant des hoquets d’agonie. Ses lèvres devenaient cendrées, des gouttes de sueur froide perlaient à la racine de ses cheveux châtains. Helen roulait bien au-delà de la vitesse autorisée, les yeux rivés sur les lacets sombres bordés d’arbres centenaires. Les mots de Maximilian continuaient de marteler son crâne au rythme infernal des essuie-glaces.
La véritable mère de Felix.
Comment était-ce concevable ? Elle se souvenait pourtant de l’accouchement à la clinique privée de Lausanne. La douleur lancinante, les anesthésiants administrés par perfusion, cette fatigue de plomb qui l’avait écrasée durant quarante-huit heures après une césarienne d’urgence qu’elle n’avait jamais comprise. À son réveil, Maximilian tenait ce bébé rougeaud contre son torse, les larmes aux yeux, lui répétant qu’il était leur miracle, qu’elle avait failli mourir d’une hémorragie interne et qu’il avait dû signer des protocoles d’urgence pour la sauver. Elle n’avait jamais posé de questions. Pourquoi aurait-elle douté de l’homme qui avait rompu avec sa famille aristocratique pour l’épouser dans une modeste chapelle de montagne ?
Elle bifurqua vers une petite clinique périphérique de Bad Homburg, loin des grands hôpitaux du centre où le nom de Rabenhorst figurait en lettres de bronze sur les plaques de bienfaiteurs. Le hall des urgences était désert, baigné par la lumière crue de tubes néon qui grésillaient faiblement.
Le médecin de garde, un quinquagénaire usé aux paupières tombantes nommé docteur Weber, examina Felix sans poser de questions superflues. Les radiographies confirmèrent ce qu’Helen redoutait : une fracture nette de l’ulna avec déplacement et une contusion acromio-claviculaire sévère.
« Une chute dans un escalier de pierre, c’est bien ce que vous m’avez dit ? » demanda le médecin en fixant Helen par-dessus ses lunettes en demi-lune, tandis que deux infirmières emmenaient Felix dans la salle de plâtre après lui avoir injecté un sédatif puissant.
« Oui. Une marche glissante », mentit Helen, la voix brisée par l’épuisement.
Weber soupira lourdement, ses yeux descendant vers les ecchymoses qui marquaient le cou d’Helen, là où Julian l’avait bousculée. « Les fractures nettes causées par une arête de marche ne laissent pas une dépression cylindrique dans les chairs, madame. Mais je ne suis pas flic. Je vais poser un plâtre, lui prescrire des antalgiques de palier deux et le garder en observation jusqu’à l’aube. Cependant, si je vois des ecchymoses de ce type se multiplier, je devrai rédiger un signalement judiciaire. »
« Il n’y aura pas d’autre fois », assura Helen d’un ton si péremptoire que le médecin baissa la tête avant de signer la feuille de soins.
Tandis que Felix sombrait dans un sommeil sans rêves provoqué par la morphine, Helen s’assit sur un fauteuil en skaï élimé au chevet du lit. Elle prit son propre téléphone portable, acheté d’occasion six mois plus tôt, et composa le seul numéro qu’elle n’avait jamais osé appeler depuis les obsèques de Maximilian : celui de Christian Voss.
Voss avait été le seul véritable ami de Maximilian en dehors de la caste des dynasties industrielles. Journaliste d’investigation économique indépendant, il s’était fait une spécialité de traquer les flux financiers opaques des conglomérats d’acier et d’armement d’Allemagne occidentale, ce qui lui avait valu d’être rayé des cercles mondains et menacé à plusieurs reprises.
« Christian ? C’est Helen. »