Margaret se tenait devant moi, tenant le papier imprimé sur lequel s’étalaient ces quelques mots dévastateurs : « Il n’a pas su protéger la femme qui l’a quitté. Qu’est-ce qui te fait croire qu’il sera capable de te protéger, toi ? »

— Monsieur Mercer, murmura-t-elle d’une voix tremblante, son portable a sonné directement sur sa ligne personnelle. Claire ne sait plus quoi faire. Elle est terrifiée. Elle est chez elle, seule.

Mon poing se serra si violemment autour du pommeau en argent de ma canne que mes phalanges craquèrent. Mon esprit, d’ordinaire si prompt à disséquer la moindre menace avec une froideur chirurgicale, vacillait. Vanessa. Ce nom agissait sur moi comme un acide lent. Tout le monde savait qu’Ethan Mercer avait eu un accident spectaculaire sous une pluie battante. Mais personne, hormis un cercle infime de deux ou trois âmes, ne savait pourquoi j’étais au volant ce soir-là. Personne ne connaissait le contenu du dernier message de Vanessa, ni la dispute brutale qui l’avait poussée à monter dans sa voiture pour disparaître sur les routes de la Nouvelle-Angleterre.

— Daniel est-il là ? demandai-je, ma voix rauque coupant le silence.

— Il attend dans le vestibule, répondit Margaret.

— Fais-le entrer. Tout de suite.

Quelques secondes plus tard, le pas lourd et mesuré de Daniel Ross, mon avocat et confident depuis près d’une décennie, franchit le seuil du bureau. L’odeur familière de son tabac froid et de l’eau de Cologne boisée qu’il portait toujours m’indiqua sa position exacte à trois mètres de moi, légèrement sur ma gauche.

— Ethan, commença-t-il, j’ai déjà lancé des requêtes discrètes auprès de nos contacts au central téléphonique. Le numéro qui a envoyé ces messages à Claire Bennett utilise une carte prépayée activée il y a moins de quarante-huit heures dans une supérette de New Haven. Aucun nom, aucun signalement précis. Mais ce n’est pas le pire.

— Qu’est-ce qui est pire, Daniel ?

— La formulation. Mentionner Vanessa… Ethan, nos ennemis habituels de Boston ou les mafieux de Philadelphie ignorent tout de votre rupture avec Vanessa. Pour eux, elle a simplement quitté le pays pour refaire sa vie en Europe après votre accident. Qui pourrait remuer cette histoire maintenant, à moins de chercher à te détruire psychologiquement avant de frapper ?

Je me levai brusquement, heurtant le coin de mon bureau. La douleur dans ma hanche me rappela brutalement mon infirmité. Je refusai de laisser paraître la moindre faiblesse.

— Claire est en danger immédiat, dis-je d’un ton sans réplique. Celui qui fait ça ne cherche pas seulement à m’intimider. Il veut l’isoler, lui montrer que m’approcher est synonyme de mort. Daniel, prends deux hommes de confiance. Pas des brutes armées jusqu’aux dents qui effraieraient tout son quartier. Deux hommes discrets. Qu’ils surveillent son immeuble à distance. Si quelqu’un approche de sa porte, je veux être averti à la seconde.

— Tu m’avais dit qu’elle refusait ta protection, fit remarquer l’avocat d’un ton prudent.

— Je lui ai promis de ne pas envoyer d’hommes chez elle. Je n’ai pas promis de la laisser mourir dans l’ignorance. Va.

Daniel quitta la pièce sans insister. Dès que la porte se referma, je composai moi-même le numéro de Claire sur mon téléphone adapté, dont la voix synthétique résonnait faiblement dans mes écouteurs. La tonalité s’étira, interminable. Une fois. Deux fois. Trois fois. Mon cœur battait avec une violence que je n’avais plus ressentie depuis des années.

— Ethan ?

Sa voix était brisée, essoufflée, comme si elle venait de courir ou de retenir ses larmes durant des heures.

— Claire, écoute-moi très attentivement, murmurai-je avec toute la douceur dont j’étais capable, essayant d’endiguer la panique qui menaçait de la submerger. Ne reste pas près des fenêtres. Garde ta porte verrouillée. Quelqu’un essaie de t’utiliser pour m’atteindre, mais je ne permettrai jamais qu’il t’arrive quoi que ce soit.

Un sanglot étouffé franchit la ligne.

— Ethan… ce message… Qui est Vanessa ? Qu’est-ce qui lui est arrivé ? La personne qui m’a écrit… elle m’a envoyé une photo par message il y a cinq minutes.

Le sol sembla se dérober sous mes pieds.

— Quelle photo, Claire ? Dis-moi ce que tu vois.

— C’est… c’est une vieille montre en or, gravée d’un serpent. Elle est posée sur un journal du jour. Et il y avait une phrase : « Demande-lui où reposent ses secrets, et pourquoi ceux qui l’aiment finissent toujours sous terre. » Ethan… mon Dieu, dans quoi est-ce que je me suis embarquée ? Qui êtes-vous réellement ?

La montre au serpent. Mon estomac se contracta douloureusement. Cette montre n’était pas celle de Vanessa. C’était la mienne. Celle que je portais le soir du crash, celle que j’avais égarée dans la carcasse calcinée de mon véhicule et que la police d’État prétendait n’avoir jamais retrouvée.

— Claire, prépare un sac, ordonnai-je, incapable de masquer l’urgence absolue de la situation. Pas demain. Maintenant. Je viens te chercher.

— Non ! cria-t-elle, au bord de l’hystérie. Vous ne comprenez pas ? C’est vous qui attirez cette horreur ! Depuis que je suis entrée dans votre maison, ma vie est devenue un cauchemar !

— Si tu restes chez toi, tu ne verras pas le lever du soleil ! rugis-je, oubliant toute retenue. L’homme qui possède cette montre ne cherche pas à t’effrayer, Claire. Il te prévient avant de passer à l’acte. Il veut que tu comprennes ton châtiment avant de te frapper. Fais-moi confiance, ne serait-ce que pour cette nuit. Je t’en supplie.

Un silence pesant s’installa. J’entendais sa respiration courte et saccadée. Finalement, elle murmura :

— Vingt minutes. Pas une de plus.

Je raccrochai, appelai Margaret et lui demandai de faire avancer ma berline blindée devant le perron. Pour la première fois depuis deux mois, je quittais le sanctuaire de mon domaine. Accompagné de mon chauffeur Marcus, un ancien militaire taciturne qui ne posait jamais de questions, je m’engouffrai dans la nuit pluvieuse.