« Mange tes petits pois, Winnie », répétait Arthur chaque fois que les lattes du plafond émettaient un gémissement plaintif.

« Quelqu’un marche là-haut, papa », insistait l’enfant, les yeux rivés sur les moulures ébréchées. « Je vous jure que j’entends des pas. Des pas très lents. »

Arthur posait alors ses couverts, essuyait méthodiquement ses lèvres minces avec une serviette en lin, et plongeait son regard sombre dans celui de sa fille. « Ta grand-mère Eleanor est en Floride, Winnie. Nous en avons déjà parlé cent fois. Elle profite du soleil de Sarasota pour soigner ses rhumatismes. Cesse d’inventer des histoires pour attirer l’attention. Cette maison a cent vingt ans, elle travaille, elle craque avec le vent d’automne. Point final. »

Mais Winnie n’était pas dupe. Le jour du prétendu départ impromptu de sa grand-mère, trois semaines plus tôt, personne ne lui avait permis de lui dire adieu. Arthur avait prétendu qu’un chauffeur était venu la chercher à l’aube. Pourtant, deux jours plus tard, en fouillant sous le canapé du petit salon à la recherche d’une bille en verre égarée, Winnie avait découvert l’étui en cuir élimé contenant les épaisses lunettes de lecture à monture d’écaillle d’Eleanor. Sans ces verres taillés sur mesure, Eleanor ne pouvait pas distinguer le sel du sucre, encore moins lire les panneaux d’un aéroport ou se déplacer sans trébucher contre chaque meuble. Grand-mère Eleanor ne serait jamais partie sans ses yeux.

Puis étaient venus les bruits nocturnes. D’abord un simple frottement sec, semblable à celui d’un rongeur prisonnier entre deux solives de chêne. Ensuite, le glissement lourd d’un corps traîné ou rampant péniblement sur la laine de verre. Et enfin, la nuit précédente, trois coups nets, espacés, frappés avec la cadence désespérée d’un métronome directement contre la trappe d’accès au grenier située au fond du débarras, derrière les vieux manteaux d’hiver.

Ce soir-là, une pluie battante martelait les carreaux de la grande bâtisse victorienne. Arthur avait annoncé qu’il devait se rendre à un conseil d’administration exceptionnel à Boston, et Clara était partie chez son amie d’enfance pour une soirée de charité. Winnie était officiellement sous la garde de Martha, la vieille gouvernante sourde comme un pot, qui s’était endormie devant la télévision de la cuisine, bercée par le ronronnement d’un feuilleton d’après-dîner.

L’occasion ne se représenterait jamais. Le cœur battant à tout rompre contre ses côtes, Winnie gravit les marches cirées sans faire grincer les marches familières. Dans sa petite main moite, elle serrait un pied-de-biche rouillé qu’elle avait dérobé dans la remise à outils du jardinier. Elle se faufila dans le placard à balais, écarta les manteaux de laine qui sentaient la naphtaline et leva les yeux.

La trappe carrée était là, peinte de la même couleur blanche écaillée que le plâtre environnant. Mais elle était condamnée : un solide cadenas de fer et un loquet fraîchement vissé en barraient le passage. Quelqu’un avait pris grand soin de verrouiller cet accès depuis l’extérieur.

Soudain, un bruit sourd résonna juste au-dessus. Un souffle court, rauque, suivi d’un gémissement étranglé.

Winnie grimpa sur un escabeau en bois branlant. Ses paumes étaient trempées de sueur, ses tempes bourdonnaient. Elle glissa le biseau du pied-de-biche sous la patte métallique du loquet. En s’appuyant de tout son poids frêle, elle fit levier. Le bois sec résista une seconde, puis céda dans un craquement sec et déchirant qui sembla résonner dans toute la maison. Le loquet s’arracha, projetant des éclats de peinture au visage de la fillette.

D’une poussée frénétique, elle souleva le lourd panneau de bois. Une bouffée d’air suffocant, vicié, chargé d’une odeur de poussière séculaire et d’une fétidité indéfinissable lui sauta à la gorge. Il faisait un noir d’encre à l’étage supérieur.

« Mamie ? » murmura Winnie, la voix brisée par l’effroi.

Il n’y eut d’abord que le silence, lourd, pesant. Puis, une respiration saccadée émergea de l’ombre. De la gueule béante du plafond apparut une main. Une main d’une pâleur cadavérique, aux veines bleuâtres saillantes, aux ongles noircis et brisés par des jours passés à gratter le plancher. Les doigts osseux et tremblants se refermèrent sur le rebord de l’ouverture, cherchant un appui.

Winnie poussa un cri étouffé, prête à reculer, mais la silhouette penchée en avant révéla un visage ravagé par l’épuisement, creusé de rides profondes et maculé de suie. Les yeux d’un gris délavé, presque aveugles sans leurs verres, clignèrent frénétiquement dans la faible lueur qui montait du couloir.

« Winnie… mon enfant… c’est toi ? » souffla la vieille femme d’une voix qui n’était plus qu’un râle décharné.

« Grand-mère ! » s’écria Winnie, les larmes lui montant instantanément aux yeux.

Eleanor Hale n’avait jamais été en Floride. Pendant vingt-et-un jours interminables, elle avait croupi dans les ténèbres glaciales de ce grenier oublié, sans nourriture décente, ne survivant que grâce à l’eau de pluie qui s’infiltrait par une tuile cassée de la toiture et qu’elle recueillait tant bien que mal dans un vieux pot de confiture poussiéreux. Ses vêtements de velours étaient en lambeaux, son corps émacié flottait dans son chemisier.

Avec une prudence infinie et une force qu’elle ne se connaissait pas, la fillette aida la vieille femme à glisser son corps meurtri à travers l’ouverture. Eleanor bascula lourdement sur l’escabeau, puis s’effondra sur le sol du débarras, retenant un sanglot de douleur alors que ses genoux perclus de rhumatismes heurtaient le plancher.

Winnie ferma la porte du placard et serra grand-mère Eleanor contre elle. La vieille dame tremblait de façon convulsive, ses bras décharnés enlaçant l’enfant comme si elle craignait d’être aspirée à nouveau dans les ténèbres.

« Il faut fuir, Winnie », murmura Eleanor en saisissant convulsivement les poignets de la petite fille. « Il faut que nous sortions de cette maison avant qu’ils ne reviennent. Avant qu’Arthur ne comprenne que le piège s’est refermé sur nous. »

« Papa ? C’est papa qui t’a enfermée là-haut ? Mais pourquoi ? » demanda Winnie, incapable d’assimiler l’idée que son propre père, cet homme rigide mais courtois, ait pu commettre une telle abomination envers sa propre mère.