Diego se tenait à deux pas de Marisol. L’homme d’affaires impitoyable, habitué à dominer les salles de conseil d’administration de Santa Fe et à signer des contrats de plusieurs dizaines de millions de dollars sans ciller, semblait soudain dépourvu de toute armure. Sa main, habituellement si ferme, frémissait imperceptiblement le long de son pantalon en lin sombre.

Marisol serrait Valentina contre elle avec une force désespérée, comme pour la fondre dans sa propre chair, l’abriter des tempêtes du monde extérieur. Ses jointures blanchissaient sous l’effort.

« Pourquoi m’as-tu caché qu’elle était ma fille ? » répéta Diego, sa voix étranglée par une émotion contenue.

Marisol releva les yeux. Il n’y avait plus de servilité dans son regard, seulement l’éclat brut d’une douleur trop longtemps enfouie.

« Vous demander pourquoi ? » souffla-t-elle, les larmes brouillant sa vue sans parvenir à couler sur ses joues hâlées. « Vous osez me poser la question, Diego ? Après ce que vous avez fait ? »

Le vouvoiement cingla l’homme comme une gifle. Il fronça les sourcils, sincèrement désorienté :

« Ce que j’ai fait ? Marisol, il y a quatre ans, tu as disparu du jour au lendemain. Nous avions passé six mois ensemble à Oaxaca. Je t’aimais. Je t’avais promis de revenir dès que j’aurais réglé la succession de mon père. Quand je suis revenu dans ce village, ton atelier était verrouillé, ta maison abandonnée. Personne n’a su me dire où tu étais allée. Tu t’es volatilisée. Et voilà que je te retrouve chez moi, à nettoyer mes planchers, avec une enfant qui a mes yeux, ma fossette et qui porte le bouton doré de ma veste de bal d’Oaxaca… sans jamais m’adresser la parole ! »

Marisol secoua la tête, prise d’un rire nerveux et tragique.

« Ne jouez pas la comédie. Pas devant elle. J’étais enceinte de deux mois quand ta mère est venue me trouver à Oaxaca. »

Diego se figea, les pupilles dilatées.

« Ma mère ? Elle est morte il y a trois ans… »

« Elle est venue en personne », poursuivit Marisol d’une voix désormais coupante. « Deux limousines noires devant ma modeste échoppe de couturière. Elle m’a tendu un chèque d’un demi-million de pesos et une lettre signée de ta main. Dans cette lettre, il était écrit que notre histoire n’avait été qu’une passade estivale, que ton nom appartenait à l’élite financière du pays, et que tu ne reconnaîtrais jamais l’enfant d’une bâtarde sans famille. Elle m’a menacée de m’enlever le bébé à la naissance par voie judiciaire si j’essayais de m’approcher de Mexico. Elle m’a dit que des hommes puissants pouvaient faire disparaître une femme seule sans laisser de trace. »

Diego recula d’un pas, heurté de plein fouet par la révélation. Ses traits se décomposèrent.

« C’est impossible… Je n’ai jamais écrit une telle lettre. Je ne savais rien ! »

« La signature était la tienne, Diego ! » cria presque Marisol, oubliant un instant sa condition de servante. « Le cachet était celui de la famille Villaseñor. J’ai refusé l’argent. J’ai fui Oaxaca parce que j’avais peur pour la vie de mon bébé. J’ai vécu de petits boulots misérables dans la banlieue de Puebla, puis je suis venue me perdre dans l’anonymat de la capitale. Quand j’ai postulé par le biais de cette agence il y a quatre ans, on m’a seulement dit qu’il s’agissait d’une grande propriété à Las Lomas. Le jour où j’ai franchi ce portail et que j’ai vu ton portrait dans la bibliothèque, j’ai cru mourir de terreur. Mais je n’avais plus un centime. Valentina avait besoin de vaccins, d’un toit, de nourriture. Je me suis dit que le lieu le plus sûr pour se cacher était sous les yeux du lion, là où personne ne songerait à fouiller, tant que je restais invisible. »

Dans les bras de sa mère, la petite Valentina leva son minuscule bras. Elle tendit le bouton doré vers Diego.

« Tiens, monsieur », dit-elle de sa voix cristalline et innocente. « Pas fâché. »

Diego tomba à genoux sur le marbre froid. Une larme solitaire roula sur sa joue burinée. Il regarda la fillette, puis posa sa paume tremblante sur la joue de l’enfant. Valentina ne recula pas. Elle posa ses petits doigts potelés sur la main de Diego, trouvant instinctivement une chaleur familière.

« Mon Dieu… » balbutia Diego. « Ma mère… Jusqu’à son dernier souffle, elle a voulu régir mon existence. Mais je te le jure devant Dieu, Marisol, je n’ai jamais écrit ces mots. C’était elle. Elle a tout orchestré. »

À l’étage, dissimulée derrière les balustres ouvragés de la galerie supérieure, Paulina écoutait chaque parole, le visage tordu par une rancœur venimeuse. Son téléphone plaqué contre son oreille, elle composait nerveusement un numéro secret.

Chapitre 2 : La machination
Paulina Robles ne venait pas d’une famille pauvre, mais sa famille était au bord de la ruine financière dissimulée sous des dehors aristocratiques. L’empire Robles s’effondrait sous des dettes colossales, et son mariage imminent avec Diego Villaseñor était l’unique salut pour restaurer le train de vie de son clan.

Entendre que cette souillon de ménage était en réalité l’ancien grand amour de Diego et que cette bâtarde de trois ans était l’héritière légitime de la fortune Villaseñor était un cataclysme qu’elle ne pouvait tolérer. Si Diego reconnaissait l’enfant, l’héritage, le testament et les accords prénuptiaux seraient totalement bouleversés. Elle perdrait tout.

« Allô, Mateo ? » chuchota-t-elle dans le combiné, sa voix vibrante de rage contenue.

À l’autre bout du fil, Mateo Morales, le cousin éloigné et avocat d’affaires de Diego, répondit d’une voix nonchalante :

« Paulina ? Qu’y a-t-il ? La fête de fiançailles est dans quarante-huit heures, j’espère que tu as validé les invitations de la presse. »

« Oublie la presse, imbécile ! » siffla-t-elle en se réfugiant dans le dressing de la suite principale. « Nous avons un problème mortel. La femme de chambre, Marisol… sa gamine de trois ans est la fille biologique de Diego. »