« Sors de là, petite souris, siffla Ruby d’une voix éraillée par une fureur contenue. Tu crois vraiment qu’une table en bois massif arrêtera ce qui doit arriver ? Tu croyais quoi en franchissant les portes de Vanguard ce soir ? Que Julian allait courir pour essuyer tes larmes ? »
Un nouveau coup de batte fit éclater un éclat de bois verni qui s’enfonça dans la tempe de Clara. Un filet de sang tiède glissa le long de sa joue pour s’écraser sur le tissu blanc de sa robe. Elle ne répondit pas. Le moindre souffle trahissait sa panique, et elle savait que Ruby cherchait précisément à provoquer ce frémissement. Ruby n’était pas venue seule. Près des doubles portes blindées de l’antichambre, deux silhouettes massives montaient la garde : Nolan, l’homme de main dévoué aux basses œuvres de la famille Vance, et un médecin véreux aux tempes grisonnantes, le docteur Miller, qui tenait à la main une mallette métallique argentée dont le fermoir scintillait sous les néons crus.
Clara se remémora l’invitation reçue trois heures plus tôt. Un message crypté, signé des initiales de Julian, son époux et l’héritier légitime du groupe Vance. « Retrouve-moi au soixantième étage. J’ai les preuves des détournements de ma belle-mère. C’est fini, Clara. Nous sommes libres. » Tout n’avait été qu’un piège méticuleusement orchestré. Julian n’était pas là. Il avait été envoyé à Zurich pour une prétendue signature de fusion, hors de portée, hors de tout réseau sécurisé.
« Julian ne rentrera pas avant demain midi, reprit Ruby en descendant lourdement du bureau, le visage déformé par une jubilation féroce. Et lorsqu’il franchira ces portes, Clara, il découvrira le drame : sa jeune épouse instable, prise d’une crise de démence puerpérale, s’est jetée du balcon panoramique. Mais rassure-toi… » Ruby s’accroupit lentement, posant ses genoux recouverts de soie écarlate sur la moquette épaisse pour fixer les yeux agrandis de terreur de Clara. « Ton enfant, lui, survivra. Une césarienne d’urgence post-mortem fait des miracles dans les rapports de police quand on paie les bons légistes. Le petit orphelin aura une grand-mère aimante pour gérer son trust fund de quarante milliards. »
L’horreur pure paralysa Clara pendant une seconde. Le plan de Ruby n’était pas un simple acte de colère : c’était une spoliation dynastique. Pour contrôler Vanguard Enterprises, Ruby avait besoin d’un héritier direct du sang des Vance après la mort du vieux patriarche Arthur. Mais Julian refusait de céder ses droits de vote. Si Julian restait sans descendance, sa mort prématurée aurait dispersé les actions vers des fondations caritatives ; en revanche, avec un enfant en bas âge sous la tutelle exclusive de sa belle-mère, Ruby devenait l’unique régente de l’empire jusqu’à sa propre mort.
« Miller, amène le kit, ordonna froidement Ruby en se relevant. Endormez-la d’abord. Je ne veux pas qu’elle hurle et déclenche les alarmes acoustiques du palier. On extrait le môme ici, et on règle le reste ensuite. »
Le cliquetis de la mallette en métal réveilla l’instinct le plus primitif de Clara. La survie de son enfant ne dépendait plus d’une hypothétique intervention divine ni du retour providentiel de Julian. Elle était seule face à des prédateurs déterminés à l’éventrer vivante.
Ses doigts fouillèrent la moquette dans l’obscurité sous le bureau. Elle sentit un objet dur et métallique : le coupe-papier en laiton massif forgé en forme de dague qu’Arthur Vance laissait toujours sur la tablette inférieure de son meuble de travail. Elle le glissa dans le pli de sa robe, le cœur cognant si fort contre ses côtes qu’il lui semblait qu’il allait exploser.
Lorsque Nolan s’approcha, se penchant pour la saisir par les chevilles et la tirer hors de sa cachette, Clara ne recula pas. Au contraire, elle attendit qu’il passe ses deux bras sous la table. Dès que ses mains calleuses agrippèrent la mousseline de sa robe, elle planta le coupe-papier de toutes ses forces dans le dos de la main droite de l’homme.
Un hurlement rauque déchira le silence capitonné du bureau. Nolan recula violemment en heurtant un guéridon en cristal qui vola en éclats. La douleur le fit chanceler, le sang giclant de sa blessure sur la moquette écrue. Profitant de cet instant de chaos, Clara rampa hors du recoin avec une agilité que son ventre alourdi semblait pourtant lui interdire. Elle se jeta sur le côté, renversant la lourde chaise pivotante en cuir pour faire obstacle entre elle et le médecin.
« Attrape-la, espèce d’idiot ! » éructa Ruby en levant sa batte d’aluminium.
Le docteur Miller, surpris par la férocité de la jeune femme qu’il croyait brisée, tenta d’intercepter Clara en lui barrant le passage vers le vestibule. Mais Clara n’avait plus rien d’une proie résignée. Portée par une montée d’adrénaline brute, elle ramassa un tesson de cristal triangulaire au sol et lacéra le visage du médecin. L’homme poussa un gémissement d’agonie en portant ses mains à ses yeux tailladés, s’effondrant sur les genoux.
Clara franchit la porte du bureau directorial, mais Nolan, serrant son poignet blessé avec un mouchoir déjà trempé de pourpre, se lança à sa poursuite avec une rage décuplée. Ses pas lourds résonnaient sur le marbre blanc du couloir. Clara tenta d’appeler les ascenseurs privés, mais le panneau tactile affichait le message implacable : Accès verrouillé – Mode Sécurité Nocturne. Ruby avait pris le contrôle complet des protocoles du bâtiment.
Il ne restait qu’une seule issue : la cage d’escalier de secours menant aux étages inférieurs.
Elle poussa la lourde porte coupe-feu et s’engouffra dans la pénombre glaciale de l’escalier en béton armé. Chaque marche descendue envoyait une secousse douloureuse à travers son bassin. Son corps, poussé au-delà de ses limites physiques, commençait à manifester les premiers signes alarmants d’un travail prématuré : une contraction violente, fulgurante comme une lame chauffée à blanc, lui coupa le souffle et la fit trébucher sur le premier palier. Elle tomba à genoux, se retenant in extremis à la rampe métallique pour ne pas dévaler la rampe d’escalier la tête la première.