« E.M. »
Ces deux lettres n’étaient pas une simple marque d’artisan, ni une vague coïncidence égarée dans ce hameau reculé de Haut-Givre, perché au sommet des falaises calcaires. Elles étaient entaillées au fer rouge, légèrement patinées par la sueur, le sang séché et l’usure impitoyable du temps.
Tandis que les quelques habitants du village observaient la mystérieuse inconnue travailler sur le toit couvert d’un givre épais, le fracas lourd de plusieurs sabots ferrés brisa soudainement le silence glacé de la vallée. Deux chevaux puissants, la croupe fumante d’écume et de buée, s’arrêtèrent à l’orée du bois. Mais un seul cavalier mit pied à terre : un guerrier imposant, vêtu d’une brigandine de cuir noir bardée de plaques d’acier mat, le visage dissimulé derrière un camail de mailles serrées et une cape de feutre sombre que le vent cinglait sans pitié.
Nul ne savait pourquoi une telle silhouette d’orage s’aventurait dans ce recoin oublié de tous. Pourtant, lorsque ses yeux s’arrêtèrent sur l’outil suspendu à la ceinture de l’aïeule, son pas se figea net. Même à travers les reflets de l’hiver, son regard parut se décomposer, traversé d’une stupeur si violente qu’il en lâcha les rênes de son étalon.
Il avait reconnu l’objet.
La femme juchée sur les poutres maîtresses ne montra pas la moindre frayeur. Au contraire, elle continuait de frapper méthodiquement, enfonçant des clous forgés dans la charpente vermoulue comme si l’irruption de cet homme d’armes n’était que la ponctuation prévue d’un dessein mûri dans l’ombre. Chaque coup métallique résonnait contre la falaise avec une précision chirurgicale, chaque latte de chêne déplacée avec soin participait à un échafaudage invisible.
Le guerrier gravit la pente, persuadé de la coincer contre le faîte abrupt de la masure. La pente était raide, les ravins cernaient la bâtisse, elle n’avait aucune issue. Il posa sa main gantée sur la garde de son arme pour sommer l’étrangère de descendre. Mais au moment exact où sa botte écrasa la première marche en pierre menant au porche, la femme tira d’un coup sec sur une cheville dissimulée sous un amas de neige fraîche.
Un craquement sinistre fendit la charpente.
Une moitié entière de l’avancée de toit bascula dans le vide, entraînant avec elle des centaines de kilos de poudreuse accumulée et de lourdes ardoises tranchantes. La masse blanche s’abattit avec un rugissement sourd. Les villageois poussèrent des cris d’effroi en se ruant en arrière tandis qu’un nuage de givre épais engloutissait complètement la cour et la silhouette du cavalier.
Cette femme n’avait rien d’une vagabonde égarée. Elle savait parfaitement qui traquait son sillage et avait patiemment dressé ce piège pour niveler la force brute de son adversaire.
Lorsque le souffle de neige retomba, le guerrier jaillit du monceau blanc dans un grondement de bête blessée. Son armure était bosselée, son épaule droite heurtée par un chevron, mais sa fureur décuplait sa vigueur. Dégainant une lame large et sombre forgée d’un acier étranger, il s’élança vers l’inconnue qui venait de sauter avec souplesse sur la terre ferme, un couteau de boucher dans une main, une barre de fer dans l’autre.
Aucun des paysans terrifiés n’aurait osé esquisser un geste face à un homme capable de fendre un tronc d’un revers.
Personne, sauf la vieille femme.
D’un pas que l’on aurait cru impossible pour son âge brisé, elle se jeta en travers du chemin, son corps frêle formant un rempart dérisoire. Dans ses poings noueux levés bien haut, elle brandissait l’unique rempart qui semblait encore avoir un sens en ce monde : le marteau marqué « E.M. ».
Le guerrier s’arrêta pile, la pointe de son épée vibrant à quelques centimètres de la gorge ridée. Son regard tomba de nouveau sur le bois usé, sur ces entailles familières qu’il n’avait pas vues depuis vingt-deux hivers. L’ardeur destructrice qui tordait ses traits s’effaça peu à peu, balayée par une vague de douleur sourde, d’effroi et d’une incompréhension vertigineuse.
« Ce marteau… murmura-t-il, la voix déchirée par le souffle froid. Où l’avez-vous trouvé ? Il a brûlé avec la forteresse de Val-Doré. Il appartenait à mon père. »
La vieille femme soutint son regard sans baisser son arme d’un pouce.
« Ton père ne l’a jamais porté pour détruire, garçon, répondit-elle d’une voix rauque mais ferme comme le granit. Il l’a forgé pour bâtir. Et ce n’est pas lui qui est mort dans le brasier cette nuit-là. »
À quelques pas de là, la femme venue du toit laissa glisser sa barre de fer sur les pavés gelés. Elle ôta la capuche qui masquait son front, révélant des cheveux châtains striés d’argent, des yeux d’un ambre perçant et une longue cicatrice qui descendait de sa tempe jusqu’à la commissure de ses lèvres : la signature indélébile d’un coup de poignard reçu dans l’enfance.
« Baisse ton acier, Varen, dit-elle calmement. Le sang a déjà trop coulé pour ce mensonge. »
Le chevalier recula d’un pas, chancelant comme si l’air venait de se raréfier.
« Varen ? Seuls ceux qui ont péri au berceau m’appelaient ainsi. Qui êtes-vous ? Par quel maléfice connaissez-vous le nom que le Régent m’a ordonné d’oublier ? »
« Je m’appelle Elianor, reprit-elle. Elianor Marval. Et ce marteau appartenait à notre père, Eliott Marval, le maître bâtisseur de la couronne. Les initiales ne désignent pas un héros solitaire, Varen. Elles désignent notre lignée, brisée par l’homme que tu sers fidèlement depuis le jour où il a massacré les nôtres. »
Le vent d’est sembla redoubler d’intensité, sifflant entre les interstices des vieilles planches de bois. Les villageois, sentant que cette tragédie dépassait de loin les simples querelles de leur canton, s’enfermèrent précipitamment derrière leurs volets barrés, ne laissant que ces trois âmes face au fantôme de leur histoire.
L’aïeule fit signe d’entrer dans la vieille demeure délabrée, dont le foyer crépitait encore d’un reste de tourbe. Varen hésita, crispant ses gantelets sur la poignée de son arme, déchiré entre les ordres impitoyables de sa garnison et le vertige d’une vérité qui menaçait d’effondrer l’édifice entier de son existence. Il finit par rengainer sa lame d’un geste sec et franchit le seuil bas, baissant la tête sous la poutre noircie.